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Full text of "Conférences d'Angleterre: Rome et le Christianisme; Marc-Aurèle"

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CONFÉRENCES 



D'ANGLETERRE 



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CONFÉRENCES 



D'ANGLETERRE 

ROME ET LE CHRISTIANISME 
MARC-AURÈLE 



PAR 



ERNEST RENAN 



DK l'aCADBIIII PRAlfCÂISK 



DEUXIÈME ÉDITION 



g je- L k 



PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

M DCCC LXXX 
Droiti de reproduction et de tradaction rétervé* 



PREFACE 



V institution des Hibbert lectures a été fondée 
pour provoquer des séries de leçons sur les cha^ 
pitres les plus importants de f histoire religieuse. 
C'est ainsi que M. Max Mûller y a traité du 
développement général de la religion dans 
rinde^ que M. Le Page Renouf y a parlé du 
rôle religieux de FÉgypte. C'est en quelque 
sorte une chaire d^ Histoire comparée des re- 
ligions, mais une chaire où monte chaque 
année un nouveau professeur^ et où chacun 
ne parle que de ce qu'il a spécialement étudié. 
Je me sentis donc profondément honoré quand 



II PRÉFACE 

les trustées de cette utile fondation nChi^ 
vitèrent à continuer un enseignement si di* 
gnement commencé. Il y avait longtemps que 
je désirais voir f Angleterre et serrer la main 
des nombreux amis que fy compte. J'acceptai^ 
et certes une des récompenses de ma vie a été 
Faccueil bienveillant que j'ai trouvé chez la 
nation qui m'a toujours inspiré le plus d^ estime 
et de haute sympathie. Ce spectacle dun peuple 
fier et fort, avec la plus grande somme de li^ 
berté qu'on ait pu jusqu'ici faire porter à 
rhumanité, m'a procuré une vive joie et m'a 
confirmé dans la conviction que V avenir de 
rEuropé, malgré bien des orages passagers, ap- 
partient à un idéal de lumière et de paix. 

Un des plus beaux établissernents de F Angle* 
terre, /aRoyalinstitution/^iit compte dans son 
sein tant d'hmnmes illustres, voulut bien aussi 
.me demander de tenir la parole en une de ces 
soirées du vendredi où assiste tout ce que 
Londres a de plus éclairé. Je choisk Marc* 
Aurêle pour sujet de f entretien, et me bornai 
presque à lire quelques touchants passages de ce 
moraliste incomparable. Aux applaudissements 
qui les accueillirent, je me convainquis de plus 



PBÉFACE III 

en plus que notre société policée n'est sceptique 
qu'en apparence, qu'elle a bien son dogme et 
un dogme excellent^ la liberté^ le respect de 
rame. Ce dogme-là vahicra tous les autres; seu- 
lement, il faut se garder de croire qu'on aide 
à son triomphe par des lois et des décrets. Lais^ 
sez faire la liberté ; les fanatiques la redoutent 
plus que la persécution; la liberté sait très bien 
toute seule se débarrasser de ses ennemis. 



CONFÉRENCES HIBBERT 



ROME ET LE CHRISTIANISME 



PREMIÈRE CONFÉRENCE 



PRONONCÉE LE 6 AVRIL 1880 



EN QUEL SENS LE CHRISTIANISME. EST UNE 

OEUVRE ROMAINE 



CONFÉRENCES HIBBERT 



PREMIÈRE CONFÉRENCE 

EN QUEL SENS LE CHRISTIANISME EST UNE 

OEUVRE ROMAINE 

Mesdames et Messieurs, 

J'ai été heureux et fier quand j'ai reçu 
des curateurs de cette noble institution 
l'invitation de venir continuer ici un ensei- 
gnement inauguré par mon illustre confrère 
et ami M. Max Millier, et dont l'utilité se 
révélera de plus en plus. Une pensée large 
et sincère fructifie toujours. Voilà plus de 
trente ans que le vénérable Robert Hibbert 



CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



fit un legs destiné dans sa pensée à favori- 
ser les progrès du christianisme éclairé, in- 
sépacables selon lui des progrès de la science 
et de la raison. Sagement interprétée, cette 
fondation est devenue, entre les mains d'ad- 
ministrateurs intelligents, le point de dé- 
part de conférences sur tous les grands 
chapitres de Thistoirê religieuse de l'huma- 
nité . Pourquoi, se sont dit avec raison les 
promoteurs de cette^ réforme, pourquoi la 
méthode qui a été bonne dans toutes les 
parties de la culture intellectuelle ne serait- 
elle pas bonne aussi dans le domaine de la 
religion ? Pourquoi la poursuite de la vérité 
sans aucun souci des conséquences serait- 
elle dangereuse en théologie, quand elle est 
approuvée de tous dans le domaine des 
sciences sociales et naturelles ? Vous avez 
cru en la vérité. Messieurs, et vous avez eu 
raison. 11 n'y a qu'une vérité, et c'est se 



f 



ROME ET LE CHRISTIANISME 



montrer peu respectueux envers la révéla- 
tion que d'avouer que la critique doit adou- 
cir, quand il s'agit d'elle, ses sévères pro- 
cédés. Non, Messieurs, la vérité peut se 
passer de complaisances. Je me suis rendu 
avec bonheur à votre appel ; car j'entends 
les devoirs envers la raison exactement 
comme vous. Comme vous, je croirais faire 
injure à une croyance en admettant qu'elle 
a besoin d'être traitée avec une certaine 
mollesse. Je crois, comme vous, que le culte 
dû par l'homme à l'idéal consiste dans 
la recherche scientifique, indépendante, 
indifférente aux résultats, et que la vraie 
manière de rendre hommage au vrai, c'est 
de le poursuivre sans rémission, avec la 
ferme résolution de lui tout sacrifier. 

Vous aspirez à ce que ces conférences 
présentent un grand ensemble historique 

sur les efforts que notre espèce humaine a 

1. 



6 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

faits pour résoudre les problèmes qui l'en- 
tourent et qui touchent à sa destinée. Dans 
l'état actuel de l'esprit humain, personne ne 
peut espérer résoudre ces problèmes ; tout 
dogmatisme, par cela seul qu'il est un dog- 
matisme, nous est suspect. Nous accordons 
volontiers qu'un système religieux ou phi- 
losophique peut, qu'il doit même renfer- 
mer une certaine part de vérité ; mais nous 
lui refusons, préalablement à tout examen, 
lapossibihté de renfermer la vérité absolue. 
Ce que nous aimons, c'est l'histoire. L'his- 
toire bien faite est toujours bonne. Car, 
lors même qu'il serait prouvé que l'homme, 
en cherchant à saisir Tinfîni, a poursuivi une 
chimère, l'histoire de ces essais, plus géné- 
reux que réussis, sera toujours utile. Elle 
prouve que vraiment l'homme dépasse par 
«es aspirations le cercle de sa vie limitée ; 
elle montre quelle énergie il a' dépensée 



ROME ET LE CHRISTIANISME 



pour Tamour pur du bien et du vrai; elle 
nous apprend à Festimer, ce pauvre déshé- 
rité, qui, outre les souffrances que la nature 
lui impose, s'impose encore la torture de 
rinconnu, la torture du doute, les âpres 
résistances de la vertu, les abstinences du 
rigorisme, les supplices volontaires de l'as- 
cète. Tout cela, est-ce en pure perte? Cet 
effort, sans cesse renouvelé, pour atteindre 
l'inatteingible, est-il aussi vain que la course 
de l'enfant après l'objet toujours fuyant de 
son désir? J'ai peine à le croire, et la foi, 
qui m'échappe quand j'examine en détail 
chacun des systèmes qui se sont partagé le 
monde, je la trouve en partie quand je ré- 
fléchis à l'ensemble de ces systèmes. Toutes 
les religions peuvent être défectueuses et 
partielles; la religion n'en est pas moins 
dans FhumanHé quelque chose de divin et 
la marque d'une destinée supérieure. Non, 



CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



ils n'ont pas travaillé dans le vide, ces grands 
fondateurs, ces réformateurs, ces prophètes 
de tous les âges, qui ont protesté contre les 
fausses évidences du matérialisme grossier, 
qui se sont brisé la tête contre le mur de 
l'apparente fatalité qui nous enferme, qui 
ont usé leur pensée, donné leur vie pour 
Faccomplissement d'une mission que l'esprit 
de leur siècle leur avait imposée. Si le fait 
de l'existence des martyrs ne prouve pas la 
vérité exclusive de telle ou telle secte (toutes 
les sectes pouvant produire un riche marty- 
rologe), ce fait en général prouve que le 
zèle religieux répond à quelque chose de 
mystérieux. Tous, tant que nous sommes, 
nous sommes fils de martyrs. Ceux qui par* 
lent le plus de scepticisme sont souvent les 
plus convaincus, les plus désintéressés. Ceux 
qui ont fondé chez vous la liberté religieuse 
et politique, ceux qui ont fondé dans l'Eu- 



nOUE ET LE CnaiSTIANISMK 



rope entière la liberté de chercher et de 
penser, ceux qui ont travaillé à Faméliora- 
tîon du sort deshommes, ceux qui trouveront 
sans doute le moyen de Faméliorer beau- 
coup encore, ont expié ou expieront leur 
bonne action ; car on n'est jamais récom- 
pensé de ce qu'on fait pour le bonheur de 
l'humanité. Et cependant ils auront toujours 
des imitateurs. 11 y aura toujours pour re- 
prendre leur œuvre des incorrigibles, des 
possédés de Tesprit divin qui sacrifieront 
leurs intérêts personnels à la vérité, à la 
justice. Allez; ils ont choisi la meilleure 
part ! Je ne sais quoi m'assure que celui qui, 
sans bien savoir pourquoi, par simple no- 
blesse de nature, a pris pour lui dans ce 
monde le lot, essentiellement improductif, 
de bien faire, a été le vrai sage, a décou- 
vert avec plus de sagacité que l'égoïste le 
légitime emploi de la vie. 



10 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



I 



Vous m'avez demandé de retracer devant 
vous une des pages d'histoire religieuse qui' 
mettent les pensées que je viens de dire 
dans leur plus grand jour. Les origines du 
christianisme sont l'épisode le plus héroïque 
de l'histoire de l'humanité. Jamais l'homme 
ûe tira de son cœur plus de dévouement, 
plus d'amour de l'idéal que dans les cent 
cinquante années qui s'écoulèrent . depuis 
la douce vision galiléenne, sous Tibère, jus- 
qu'à la mort de Marc-Aurèle. Jamais la con- 
science religieuse ne fut plus éminemment 
créatrice, et ne fonda avec plus d'autorité 
la loi de Tavenir. C'est du sein du judaïsme 
que sortait ce mouvement extraordinaire, 
auquel nul autre ne saurait être comparé. 



ROME ET LE CHRISTIANISME il 

Mais il est douteux que le judaïsme seul 
eût conquis le monde. U fallait qu'une école 
jeune et hardie, sortie de son sein, prît le 
parti audacieux de renoncer à la plus 
grande partie du rituel mosaïque. Il fallait 
surtout que le mouvement nouveau fût 
transporté dans le milieu grec et latin, en 
attendant les barbares, et, devint comme un 
levain au sein de ces races européennes par 
lesquelles l'humanité accomplit ses desti- 
nées. Quel beau sujet traitera devant vous 
celui qui sera chargé un jour de vous expo- 
ser ce que fit la Grèce dans cette grande 
œuvre commune ! Vous m'avez chargé de 
vous exposer la part de Rome. L'action de 
Rome est la première en date. Ce n'est guère 
que dans la première partie du m* siècle 
que le génie grec, avec Clément d'Alexan- 
drie et Origène, s'empare réellement du 
christianisme. Dès le ii* siècle, j'espère vous 



12 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE 

le montrer, Rome exerça une action décisive 
sur rÉglise de Jésus. 

En un sens, Rome a répandu la religion 
dans le monde, comme elle y a répandu la 
civilisation, comme elle y a fondé l'idée d'un 
gouvernement central, s'étendant à des sur- 
faces considérables de pays. Mais, de même 
que la civilisation que Rome a répandue 
n'était pas la petite, étroite, austère culture 
de l'ancien Latium, mais bien la grande 
et large civilisation que la Grèce avait créée ; 
de même la religion à laquelle en définitive 
elle prêta sou appui ne fut pas la supersti- 
tion mesquine qui suffisait aux rudes habi- 
tants primitifs du Palatin ; ce fut le judaïsme, 
c'est-à-dire justement la religion que Rome 
méprisait et haïssait le plus, celle que deux 
ou trois fois elle crut avoir vaincue définiti-* 
vement, au profit de son propre culte na- 
tional. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 18 

C'était quelque chose d'assez chétif que 
cette antique religion du Latium, qui con- 
tenta durant des siècles une race douée de 
besoins intellectuels et moraux peu étendus, 
chez laquelle les mœurs et la tenue sociale 
prenaient presque la place de la religion. 
Comme Ta parfaitement prouvé M. Boissier, 
on ne \it jamais une conception plus fausse 
de la Divinité. Dans le culte romain, comme 
dans la plupart des anciens cultes italiotes, 
la prière est une formule magique, agissant 
par sa, vertu propre, indépendamment des 
dispositions morales de celui qui prie ; on ne 
prie que pour un but intéressé ; il y a des 
registres appelés indigitamenta, contenant la 
listes des dieux qui pourvoient à tous les 
besoins de 1 homme. 11 ne faut pas se trom- 
per. Si on ne donne pas au dieu son nom 
véritable, celui sous lequel il se plaît à 
être invoqué, il serait capable de mal 9n- 



14 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

tendre, ou de prendre la chose de travers. 
Or ces dieux, qui sont en quelque sorte les 
forces du monde, sont innombrables *. Il 
y a un petit dieu qui fait pousser à l'enfant 
son premier cri {vaticanus) ; il y en a un au- 
tre qui préside à sa première parole [fabii- 
linus)^ un autre qui apprend au baby à man- 
ger [educa), un autre qui lui apprend à boire 
{potina)^ un autre qui le fait tenir tranquille 
dans son berceau [cuba). Enfin, la bonne 
femme de Pétrone avait raison quand elle 
disait en parlant de la Campanie : « Ce pays 
est si peuplé de divinités qu'il est plus facile 
d'y trouver un dieu qu'un homme. » Avec 
cela, des séries sans fin d'allégories ou abs- 
tractions divinisées, la Peur, la Toux, la 
Fièvre, la Fortune virile, la Pudicité patri- 
cienne, la Pudicité plébéienne, la Sécurité du 
siècle, le Génie de la douane (ou de l'oc- 

1. G. Boissier, 'Religion romaine, p. 1 et âuiv. 



*^ 



ROME ET LE CHRISTIANISME 19 

troi) V, et par-dessus tout (écoutez; celui-ci, 
à vrai dire, était le grand Dieu de Rome), 
le Salut du peuple rcjmaia. C'était une reli- 
gion civile, dans toute la force du terme. 
C'était essentiellement la religion de l'État ; 
il n'y avait aucun sacerdoce distinct des 
fonctions de l'État; l'État était le véritable 
dieu de Rome. Le père y avait droit de vie 
et de mort sur son fils, mais si ce fils avait 
la moindre fonction, et que le père le ren- 
contrât sur son chemin, il descendait de 
cheval, et s'inclinait devant lui. 

La conséquence de ce caractère essentiel- 
lement politique fut que la religion romaine 
resta toujours une religion aristocratique. 
On devenait pontife comme on devenait 
préteur ou consul ; quand on briguait ces 
fonctions religieuses, on ne subissait aucun 
examen; on n'allait pas faire une retraite 

1 . Genio portorii publici. Inscr. de Bulgarie. 



iQ CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 



dans un séminaire; on ne se demandait pas 
si on avait la vocation ecclésiastique. On 
prouvait qu'on avait bien servi son pays, et 
qu'on s'était bien battu à tel combat. Nul 
esprit sacerdotal; ces pontifes civils res- 
taient des hommes froids, pratiques, et n'a- 
vaient pas la moindre idée que leurs fonc- 
tions allaient les séparer du monde. La re- 
ligion de Rome est en tout l'inverse de la 
théocratie. La loi civile règle les actes; elle 
ne s'occupe pas des pensées; ainsi faisait la 
religion romaine ; Rome n'eut jamais la 
moindre idée du dogme. L'observation 
exacte des rites commande à la Divinité, 
laquelle n'a pas à s'enquérir de la piété ou 
des sentiments du cœur, si la requête est en 
forme. 11 y a plus : la dévotion est un dé- 
faut; elle implique une exaltation dange- 
reuse chez le peuple. Le calme, l'ordre, la 
régularité, voilà ce qu'il faut. Le reste es 



r 



ROME ET LE CHRISTIANISME 17 

un excès (super sHtio). Gaton défend absolu- 
ment de laisser concevoir à Tesclave aucun 
sentiment de piété. « Sachez, dit-il, que 
c'est le maître qui sacrifie pour toute la 
maison. » Voilà, j'espère, qui est civil, laïque 
et péremptoire. Il ne faut pas manquer à ce 
que l'on doit aux dieux; mais il ne faut pas 
leur donner plus qu'on ne doit; c'est là la 
superstitio, dont le vrai Romain avait autant 
d'horreur que de l'impiété. 

Y avait-il, je vous le demande, une re- 
ligion moins susceptible que celle-là de de- 
venir la religion du genre humain! Non 
seulement l'accès du sacerdoce était à l'ori- 
gine interdit aux plébéiens, mais ils furent 
longtemps exclus du culle public. Dans la 
grande lutte pour l'égalité civile qui remplit 
l'histoire de Rome, la religion est le grand 
argument qu'on opposeaux révolutionnaires. 
« Comment, leur disait-on, pourriez-vous de- 

2. 



*8 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE 

venir préteur ou consul? vous n'avez pas le 
droit de prendre les auspices. » Aussi le 
peuple était-il très peu attaché à la reli- 
gion. Chaque victoire populaire est, comme 
nous dirions, suivie d'une réaction anticlé- 
ricale; l'aristocratie, au contraire, resta tou- 
jours fidèle à un culte qui donnait une sanc- 
tion divine à ses privilèges. 

La question se posa bien plus vive encore 
quand le peuple romain, par ses mâles ver- 
tus patriotiques, eut conquis tous les peu- 
ples des bords delà Méditerranée. Quel in- 
térêt voulez-vous qu'un Africain, un Gaulois, 
un Syrien prît à un culte qui ne touchait 
qu'un tout petit nombre de familles altières 
et souvent tyranniques? Partout les cultes 
locaux continuèrent; mais Auguste, qui fut 
eacore plus un organisateur religieux qu'un 
grand politique, fit planer partout l'idée ro- 
maine par son institution du culte de Rome. 



ROME ET LE CHRISTIANISME \% 

Les autels de Rome et d'Auguste devinrent 
le centre d'une organisation hiérarchique 
de flamines et de sévirs augustaux, qui a 
servi de base plus qu'on ne pense à la di- 
vision des diocèses et des provinces ecclé- 
siastiques. Auguste admit tous les dieux lo- 
caux comme des dieux lares; il permit de 
plus qu'au nombre de dieux lares, dans cha- 
que maison, dans chaque carrefour, on ad- 
joignît un lare additionnel, le Génie de TEm- 
pereur. Grâce à cette confraternité, tous les 
dieux locaux, tous les dieux particuliers de- 
vinrent des « dieux augustes ». C'était là 
un bel avancement. Mais cette grande ten- 
tative d'un culte de l'État romain était no- 
toirement insuffisante pour satisfaire les be- 
soins religieux du cœur. Il y avait d'ailleurs 
un dieu qui ne pouvait en aucune façon 

s'accommoder de cette confraternité; c'é- 
tait le Dieu des Juifs. Impossible de faire 



20 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

*^ 

passer Jéhovah pour uu dieu lare, et de 
l'associer au Génie de l'empereur. Il était 
visible dès lors que la bataille allait s'éta- 
blir entre l'État romain et ce Dieu intrai;isi- 
geant et réfractaire, qui ne se pliait pas aux 
complaisantes transformations exigées par 
la politique du temps. 

Eh bien ! \oilà le phénomène historique 
le plus extraordinaire, la plus haute ironie 
de toute l'histoire : c'est que le culte que 
Rome a répandu dans le monde n'est pas 
du tout le \ieux culte de Jupiter Capitolin 
ou Latiaris, encore moins le culte d'Au- 
guste et du Génie de Tempereur, c'est jus- 
tement le culte de Jého\ah; c'est le judaïsme 
dans sa forme chrétienne que Rome a pro- 
pagé, sans le vouloir, d'une si forte manière, 
qu'à partir d'une certaine époque, roma- 
nisme et christianisme sont devenus deux 
mots presque synonymes. 



ROME ET LK CHRISTIANISME îl 

Certes, je le répète, il est plus que dou- 
teux que le judaïsme pur, celui qui s'est 
développé sous forme talmudique, et qui 
dure encore si puissant de nos jours, eût 
eu cette fortune extraordinaire. La propa- 
gande juive se fit par le christianisme. Mais 
on n'entend rien à l'histoire religieuse (quel- 
qu'un, j'espère, vous le démontrera un jour), 
si Ton ne pose pas en principe fondamental 
que le christianisme est à son origine le ju- 
daïsme lui-même, — le judaïsme, avec ses 
féconds principes d'aumône et de charité, 
avec sa confiance absolue dans l'avenir de 
l'humanité, avec cette joie du cœur dont il 
a toujours eu le secret, — seulement le ju- 
daïsme, dégagé des observances et des traits 
distinctifs qui avaient été inventés pour carac- 
tériser la religion propre des enfants d'Israël. 



S2 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 



II 



Si on étudie, en effet, la marche des mis- 
sions chrétiennes primitives, on remarque 
que toutes se dirigèrent \ers l'ouest, en d'au- 
tres termes, se donnèrent pour théâtre et 
pour cadre l'empire romain. Si l'on excepte 
quelquespetites portions du territoire, vassal 
des Arsacides, compris entre TEuphrate et 
le Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas 
de missions chrétiennes, au i®' siècle. Le 
Tigre fut, du côté de l'orient, une borne 
que le christianisme ne dépassa que sous les 
Sassanides. Deux grandes causes, la Médi- 
terranée et Fempire romain, déterminèrent 
ce fait capital. 

La Méditerranée était depuis mille ans la 
grande route où s'étaient croisées toutes les 



HOME ET LE CHRISTIANISME 23 

civilisations et toutes les idées. Les Ro- 
mains, l'ayant délivrée de la piraterie, en 
avaient fait une voie de communication sans 
égale. C'était, en quelque sorte, le chemin 
de fer de ces temps-là. Une nombreuse ma- 
rine de cabotage rendait très faciles les 
voyages sur les côtes de ce grand lac. La 
sécurité relative qu'offraient les routes de 
l'Empire, les garanties qu'on trouvait dans 
les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs 
surtout le littoral de la Méditerranée, l'usage 
de la langue grecque dans la portion orien- 
tale de cette mer, l'unité de civilisation que 
les Grecs d'abord, puis les Romains y 
avaient créée, firent, de la carte de l'Empire, 
la carte même des pays réservés aux mis- 
sions chrétiennes et destinés à devenir chré- 
tiens. Vorbis romain devint Vorbis chrétien, 
et en ce sens on peut dire que les fondateurs 
de TEmpire ont été les fondateurs de lamo- 



24 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

narchie chrétienne, ou du moins qu'ils en 
ont dessiné les contours. Toute province 
conquise par Fempire romain a été une pro- 
vince conquise au christianisme. Qu'on se 
figure les apôtres en présence d'une Asie 
Mineure, d'une Grèce, d'une Italie divisées en 
cent petites républiques, d'une Gaule, d'une 
Espagne, d'une Afrique, d'une Egypte en 
possession de vieilles institutions nationales, 
on n'imagine plus leur succès, ou plutôt 
on n'imagine plus que leur projet ait pu 
naître. L'unité de l'Empire était la con- 
dition préalable de tout grand prosélytisme 
religieux, se mettant au-dessus des natio- 
nalités. L'Empire le sentit bien au iv* siècle; 
il devint chrétien; il vit que le christia- 
nisme était la rehgion qu'il avait faite sans 
le savoir, la religion délimitée par ses fron- 
tières, identifiée avec lui, capable de lui 
procurer une seconde vie. L'Éghse, de 



ROME ET LE CHRISTIANISME 



23 



son côté, se fît toute romaine et elle est 
restée jusqu'à nos jours comme un débris 
de l'Empire» Pendant tout le moyen âge, 
l'Église c'est la vieille Rome ressaisissant 
son autorité sur les barbares qui l'ont vain- 
cue, leur imposant ses décrétales, comme 
autrefois elle leur imposait ses lois, les gou- 
vernant par ses cardinaux comme aupara- 
vant elle les gouvernait par ses légats im- 
périaux et ses proconsuls. 

En créant son vaste empire, Rome posa 
donc la condition matérielle de la propaga- 
tion du christianisme. Elle créa surtout Télat 
moral qui servit à la doctrine nouvelle 
d'atmosphère et de milieu. En tuant partout 
la politique, elle créa ce qu'on peut appeler 
le socialisme et la religion. Au sortir des 
effroyables guerres qui depuis des siècles 
déchiraient le monde, l'Empire fut une ère 
de prospérité et de bien-être comme on 

3 



26 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

n'en avait jamais connu ; il est même permis 
d'ajouter, sans paradoxe, de liberté. La li- 
berté de penser, du moins, ne fît que gagner 
au régime nouveau. Cette liberté-là se trouve 
souvent mieux d'avoir afiFaire à un roi ou à 
un prince qu'à des bourgeois jaloux et bor- 
nés. Les républiques anciennes ne l'eurent 
pas. Les Grecs firent sans cela de grandes 
choses, grâce à l'incomparable puissance de 
leur génie; mais, il ne faut pas l'oublier, 
Athènes avait bel et bien Tinquisition. L'in- 
quisiteur, c'était l'archonte-roi ; le saint 
office, c'était le portique Royal, auquel res- 
sortissaient les accusations d'impiété. Les 
accusations de cette sorte étaient fort nom- 
breuses; c'est le genre de causes qu'on 
trouve le plus fréquemment dans les ora- 
teurs attiques. Non seulement les délits phi- 
losophiques, tels que la négation de Dieu ou 
de la Providence, mais les atteintes les plus 



ROME ET LE CHRISTIANISME 27 

légères aux cultes municipaux, la prédication 
de reb'gions étrangères, les infractions les 
plus puériles à la scrupuleuse législation 
des mystères, étaient des crimes entraînant 
la mort. Les dieux qu'Aristophane bafouait 
sur la scène tuaient quelquefois. Us tuèrent 
Socrate ; ils faillirent tuer Alcibiade. Anaxa- 
gore, Protagoras, Diagoras de Mélos, Pro- 
dicus de Céos, Stilpon, Aristote, Théo- 
phraste, Aspasie, Euripide, furent plus ou 
moins sérieusement inquiétés. La liberté de 
penser fut, en somme, le fruit des royautés 
sorties de la conquête macédonienne. Ce 
furent les Attales, les Ptolémées, qui les 
premiers donnèrent aux penseurs les faci- 
lités qu'aucune des vieilles républiques ne 
leur avait offertes. L'empire romain conti- 
nua la même tradition. Il y eut, sous l'Em- 
pire, plus d'un acte arbitraire coptre les 
philosophes ; mais cela venait toujours de 



Î8 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

ce qu'ils s'occupaient de politique. On cher- 
cherait vainement, dans le recueil des lois 
romaines antérieures à Constantin, un texte 
con tre la liberté de penser, dans l'histoire des 
empereurs, un procès de doctrine abstraite. 
Pas un savant ne fut troublé dans ses recher- 
ches. Des hommes que le moyen âge eût brû- 
lés, tels que Gahen, Lucien, Plotin, vécurent 
tranquilles, protégés par la loi. L'Empire 
inaugura une période de liberté, en ce sens 
qu'il éteignit la souveraineté absolue de la 
famille, de la ville, do la tribu, et remplaça 
ou tempéra ces souverainetés par celles de 
l'État. Or, un pouvoir absolu est d'autant 
plus vexatoire qu'il s'exerce dans un cercle 
plus restreint. Les républiques anciennes, 
la féodahlé, tyrannisèrent l'individu bien 
plus que ne l'a fait l'État. Certes, l'empire 
romain, à certaines époques, persécuta du- 
rement le christianisme; mais du moins il ne 



ROME ET LE CHRISTIANISME 29 

Tarrêta pas. Or, les républiques l'eussent 
rendu impossible; le judaïsme, s'il n'avait 
subi la pression de rautorité romaine, eût 
suffi pour TétoufiFer. Ce qui empêcha les 
pharisiens de tuer le christianisme, ce fu- 
rent les magistrats romains. 

De larges idées de fraternité, universelles, 
sorties pour la plupart du stoïcisme, une 
sorte de sentiment général de l'humanité, 
étaient le fruit du régime moins étroit et de 
l'éducation moins exclusive auxquels l'in- 
dividu était soumis. On rêvait une nouvelle 
ère et de nouveaux mondes. La richesse 
publique était grande, et, malgré l'imper- 
fection des doctrines économiques du temps, 
l'aisance fort répandue. 

Les mœurs n'étaient pas ce qu'o*n se 
figure souvent. A Rome, il est vrai, tous 
les vices s'affichaient avec un cynisme ré- 
voltant ; les spectacles surtout avaient in- 

3. 



30 CONFÉRENCES D*ANGLETËRRE 

troduit une affreuse corruption. Certains 
pays, comme TÉgypte, étaient aussi des- 
cendus à la dernière bassesse. Mais il y avait 
dans la plupart des provinces une classe 
moyenne, où la bonté, la foi conjugale, 
les vertus domestiques, la probité, étaient 
suffisamment répandues. Existe-t-il quelque 
part un idéal de la vie de famille, dans un 
monde d'honnêtes bourgeois de petites 
villes, plus charmant que celui que Plu- 
tarque nous a laissé ? Quelle bonhomie ! 
Quelle douceur de mœurs ! Quelle chaste 
et aimable simplicité ! Chéronée n'était évi- 
demment pas le seul endroit où la vie fût 
si pure et si innocente. 

Les habitudes, même en dehors de Rome, 
avaient bien encore quelque chose de cruel, 
soit comme reste des mœurs antiques, 
partout sanguinaires, soit par l'influence 
spéciale de la dureté romaine. Mais on- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 3L 

était en progrès sous ce rapport. Quel sen- 
timent doux et pur, quelle impression de 
mélancolique tendresse n'avaient pas trouvé, 
sous la plume de Virgile ou de TibuUe, leur 
plus fine expression ? Le mende s'assou- 
plissait, perdait sa rigueur antique, acqué- 
rait de la mollesse et de la sensibilité. Des 
maximes d'humanité se répandaient; l'éga- 
lité, l'idée abstraite des droits de l'homme, 
étaient hautement prêchées par le stoïcisme. 
La femme devenait de plus en plus maltresse 
d'elle-même ; les préceptes sur la manière 
de traiter les esclaves s'élevaient. L'esclave 
n'est plus cet êlre nécessairement grotesque 
et méchant, que la comédie latine introduit 
pour provoquer les éclats de rire, et que 
Caton recommande de traiter comme une 
bête de somme. Maintenant les temps sont 
bien changés. L'esclave est moralement 
égal à son maître; orl admet qu'il est ca- 



32 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

pable de vertu, de fidélité, de dévouement, 
et il en donne des preuves. Les préjugés 
sur la noblesse de naissance s'effaçaient. 
Plusieurs lois très humaines et très justes 
s'établissaient, même sous les plus mauvais 
empereurs. Tibère était un financier habile ; 
il fonda sur des bases excellentes un éta- 
blissement de crédit foncier; Néron porta 
dans le système des impôts, jusque-là inique 
et barbare, des perfectionnements qui font 
honte même à notre temps. Le progrès de 
la législation était considérable, bien que 
la peine de mort fût encore stupidement 
prodiguée. L'amour du pauvre, la sympa- 
thie pour tous, l'aumône, devenaient des 
vertus. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 33 



III 



Certes, je comprends et je partage Tin- 
dignatioD des libéraux sincères contre un 
régime qui fit régner sur le monde un 
effroyable despotisme. Mais est-ce notre 
faute si les besoins de rhumauité sont 
divers, ses aspirations multiples, ses visées 
contradictoires ? La politique n'est pas tout 
ici-bas. Ce que le monde voulait, après ces 
effroyables boucheries des siècles antiques, 
c'était la douceur, l'humanité . L'héroïsme, 
on en avait assez ; ces mâles déesses, bran- 
dissant éternellement leur lance au haut des 
acropoles, n'inspiraient plus aucun senti- 
ment. La terre, comme au temps de Cad- 
mus, avait dévoré ses plus nobles fils. Les 
hautes races de la Grèce s'étaient entre- 



S4 CONFÉRENCES d'anGLETERRE 

tuées; le Péloponèse était un désert. La 

« 

douce voix de Virgile résumait bien le cri 
de rhumanité : Paix ! pitié ! 

L'établissement du christianisme répondit 
à ce cri de toutes les âmes tendres et fati- 
guées. Le christianisme ne pouvait naître et 
se répandre qu'à une époque oti il n'y avait 
plus de cités libres. Si quelque chose manque 
totalement aux fondateurs de l'Église, c'est 
le patriotisme. Ils ne sont pas cosmopolites ; 
car toute la planète est pour eux un lieu 
d'exil ; ils sont idéalistes dans le sens le plus 
absolu. La patrie est un composé de corps 
et d'âme. L'âme, ce sont les souvenirs, les 
usages, les légendes, les malheurs, les espé- 
rances, les regrets communs ; le corps, c'est 
le sol, la race, la langue, les montagnes, 
les fleuves, les productions caractéristiques. 
Or, jamais on ne fut plus détaché de tout 
cela que les premiers chrétiens. Ils ne 



ROME ET LE CHRISTIANISME 35 

tiennent pas à la Judée ; au bout de quel- 
ques années, ils ont oublié la Galilée; la 
gloire de la Grèce et de Rome leur est in- 
différente. Les contrées où le christianisme 
s'établit d'abord, la Syrie, Chypre, l'Asie 
Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps 
où elles eussent -été libres. La Grèce et 
Rome avaient, il est vrai, encore un grand 
sentiment national. A Rome, le patriotisme 
vivait dans quelques familles ; en Grèce, le 
christianisme ne fructifie qu'à Corinthe, 
ville qui, depuis sa destruction par Mum- 
mius et sa reconstruction par César, était 
un ramas de gens de toute sorte. Les vrais 
pays grecs, alors comme aujourd'hui, très 
jaloux, très absorbés par le souvenir de leur 
passé, se prêtèrent peu à la prédication 
nouvelle ; ils furent toujours médiocrement 
chrétiens. Au contraire, ces pays mous, 
gais, voluptueux, d'Asie, de Syrie, pays de 



36 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

plaisir, de mœurs libres, de laisser aller, 
habitués à recevoir la vie et le gouverne- 
ment d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en 
fait de fierté et de traditions. Les plus an- 
ciennes métropoles du christianisme, An- 
tioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe, 
Rome, furent des villes communes, si j*ose 
le dire, des villes à la façon de la moderne 
Alexandrie, où affluaient toutes les races, 
où ce mariage entre l'homme et le sol, qui 
constitue une nation, était absolument 
rompu. 

L'importance donnée aux questions so- 
ciales est toujours à l'inverse des préoccu- 
pations politiques. Le socialisme prend le 
dessus quand le patriotisme s'affaiblit. Le 
christianisme fut l'explosion d'idées sociales 
et religieuses qui était devenue inévitable 
depuis qu'Auguste avait mis fin aux luttes 
politiques. Culte universel comme l'isla- 



j 



ROME ET LE CHRISTIANISME 37 

mismc, le christianisme sera au fond l'en- 
nemi des nationalités. Que de siècles, que 
de schismes il a fallu pour qu'on arrivât à 
former des églises nationales avec une reli- 
gion qui fut d'abord la négation de toute 
patrie terrestre, qui naquit à une époque où 
il n'y avait plus au monde de cité ni de ci- 
toyens, et que les vieilles républiques, roi- 
des et fortes, d'Italie et de Grèce eussent 
sûrement expulsée comme un poison mortel 
pour l'État! 

Et ce fut là une des causes de grandeur 
du culte nouveau. L'humanité est chose di- 
verse, changeante, tiraillée par des désirs 

> 

opposés. Grande est la patrie, et saints sont 
les héros de Marathon et des Thermopyles. 
La patrie, cependant, n'est pas tout ici-bas. 

m 

On est homme et fils de Dieu, avant d'être 
Français ou Allemand. Le royaume de Dieu, 
rêve éternel qu'on n'arrachera pas du cœur 



38 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

de rhorame, est la protestation contre ce 
que le patriotisme a de trop exclusif. La 

pensée d'une organisation de Thumanité en 
vue de son plus grand bonheur et de son 
amélioration morale est légitime. L'État ne 
sait et ne peut savoir qu'une seule chose, 
organiser l'égoïsme collectif. Cela n'est 
pas indifférent, car l'égoïsme est le plus 
puissant et le plus saisissable des mobiles 
humains. Mais cela ne suffit pas. Les gou- 
vernements qui sont partis de cette suppo- 
sition que l'homme n'est composé que d'in- 
stincts cupides se sont trompés. Le dévoue- 
ment est aussi naturel que l'égoïsme à 
l'homme de grande race. L'organisation du 
dévouement, c'est la religion . Qu'on n'espère 
donc pas se passer de religion ni d'associa- 
tions religieuses. Chaque progrès des sociétés 
modernes rendrace besoin-làplus impérieux. 
Une grande exaltation des sentiments 



ROME ET LE CHRISTIANISME 39 

religieux était doDC la conséquence de la 
paix romaine établie par Auguste. Au- 
guste le sentait; mais, je le demande, 
quelle satisfaction présentaient aux besoins 
religieux qu'on venait d'exciter les insti- 
tutions que Rome avait la prétention de 
croire éternelles? Presque aucune assuré- 
ment. Tous ces vieux cultes, d'origine fort 
diverse, avaient un trait commun : c'était 
une égale impossibilité d'arriver à un en- 
seignement théologique, à une morale ap- 
pliquée, à une prédication édifiante, à un 
ministère pastoral vraiment fructueux pour 
le peuple. Le temple païen n'était nullement 
ce que furent à leur belle époque la syna- 
gogue et l'église, je veux dire la maison 
commune, l'école, l'hôtellerie, l'hospice, 
l'abri où le pauvre allait chercher un asile. 
C'était une froide cella^ où Ton n'entrait 
guère, où l'on n'apprenait rien. L'affectation 



40 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

que mettaient les patriciens romains à dis- 
tinguer la « religion », c'est-à-dire leur 
propre culte, de la «superstition » , c'est-à- 
dire des cultes étrangers, nous paraît pué- 
rile. Touô les cultes païens étaient essentiel- 
lement superstitieux. Le paysan qui, de nos 
jours, met un sou dans le tronc d'une cha- 
pelle à miracle, qui invoque tel saint pour 
ses bœufs ou ses chevaux, qui boit de cer- 
taines eaux dans certaines maladies, est en 
cela païen. Presque toutes nos superstitions 
sont les restes d'une religion antérieure au 
christianisme, que celui-ci n'a pu déraciner 
entièrement. Si l'on voulait retrouver de nos 
jours l'image du paganisme, c'est dans 
quelque village perdu, au fond des campa- 
gnes les plus arriérées, qu'il faudrait la cher- 
cher. 

N'ayant pour gardiens qu'une tradition 
populaire vacillante et des sacristains inté- 



ROME ET LE CURISTIANISHE 41 

ressés, les cultes païens ne pouvaient man- 
quer de dégénérer en adulation. Auguste, 
quoique avec réserve, accepta d'être adoré 
de son vivant dans les provinces. Tibère 
laissa juger sous ses yeux cet ignoble con- 
cours des vQles d'Asie, se disputant Thon- 
neur de lui élever un temple. Les extrava- 
gantes impiétés de CaUgula ne produisirent 
aucune réaction; hors du judaïsme, il ne se 
trouva pas un seul prêtre pour résister à de 
telles folies. Sortis pour la plupart d'un 
culle primitif des forces naturelles, dix fois 
transformés par des mélanges de ioutes 
sortes et par l'imagination des peuples, les 
cultes païens étaient limités par leur passé. 
On n'en pouvait tirer ce qui n'y fut jamais, 
le déisme, l'édification. Les Pères de l'É- 
glise nous font sourire quand ils relèvent 
les méfaits de Saturne comme père de fa- 
mille, de Jupiter comme mari. Mais, certes, 

4. 



42 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

il était bien plus ridicule encore d'ériger Ju- 
piter (c'est-à-dire Tatmosphère) en un dieu 
moral, qui commande, défend, récompense, 
punit. Dans un monde qui aspirait à possé- 
der un catéchisme, que pouvait-on faire 
d'un culte comme celui de Vénus, sorti 
d'une vieille nécessité sociale des premières 
navigations phéniciennes dans la Méditer- 
ranée, mais devenu avec le temps un ou- 
trage à ce qu'on envisageait de plus en plus 
comme l'essence de la religion? 

Là est l'explication de cet attrait singulier 
qui, vers le commencement de notre ère, 
entraînait les populations du monde antique 
vers les cultes de l'Orient. Ces cultes avaient 
quelque chose de plus profond que les cul- 
tes grecs et latins ; ils parlaient davantage 
au sentiment religieux. Presque tous étaient 
relatifs aux états de l'âme dans l'autre vie, 
et on croyait qu'ils contenaient des gages 



ROME ET LE CHRISTIANISME 43 

d'immortalité. De là cette faveur dont joui- 
rent les mystères tliraces, sabaziens, les 
thiases et les confréries de toutes sortes. On 
avait moins froid dans ces petits cercles, oîi 
Ton se serrait les uns contre les autres, que 
dans le grand monde glacial d'alors. Des 
petites religions, comme celle de Psyché, 
uniquement destinées à consoler de la mort, 
avaient des vogues momentanées. Ces beaux 
cultes égyptiens, qui dissimulaient le vide 
du fond par une grande splendeur de céré- 
monies, comptaient des dévots dans tout 
Tempire. Isis et Sérapis avaient des autels 
jusqu'aux extrémités du monde. Quand on 
\isite les ruines de Pompéi, on serait tenté 
de croire que le principal culte que l'on y 
pratiqua fut celui d'Isis. Ces petits temples 
égyptiens avaient des dévotes assidues, parmi 
lesquelles comptaient en grand nombre des 
personnes de la classe des amies de Catulle 



44 CONFÉRENCES D ANGLETERRE 



et de TibuUe . 11 y avait la uii service du matiD , 
une sorte de messe, célébrée par un prêtre 
imberbe et rasé ; il y avait des aspersions 
d'eau bénite et peut-être un salut du soir. 
Gela occupait, amusait, endormait. Que 

faut-il de plus ? 

Mais c'est surtout le culte mithriaque qui 
jouit au II* siècle et au m* d'une \ogue 
extraordinaire. Je me permets quelque- 
fois de dire que, si le christianisme ne 
l'eût pas emporté, c'est le mithriacisme 
qui fût devenu la religion du monde. Le 
mithriacisme avait des réunions mystérieu- 
ses, des chapelles qui ressemblaient fort 
à de petites églises. Il créait un lien de con- 
fraternité très solide entre ses initiés, il 
avait l'eucharistie, la cène, à un tel point 
ressemblantes aux mystères chrétiens que 
le bon Justin, Tapologiste, ne voit qu'une 
explication à ces ressemblances : c'est Satan 



ROME ET LE CHRISTIANISME 4ft 

qui, pour tromper le genre humain, a voulu 
singer les cérémonies chrétiennes et a com- 
mis le plagiat, telle tombe mithriaque des 
catacombes de Rome est aussi édifiante et 
d'un mysticisme aussi élevé que les tombes 
chrétiennes. Il y eut des dévots mithriastes 
qui, même après le triomphe du christia- 
nisme, défendirent avec courage la sincérité 
de leur foi. On se groupait autour de ces 
dieux étrangers; autour des dieux grecs et 
italiotes, on ne se groupait pas. Il faut en 
prendre son parti, seules, les petites sectes 
fondent et édifient. Il est si doux de se croire 
une petite aristocratie de la vérité, de s'i- 
maginer qu'on possède avec un très petit 
nombre le dépôt du bien. Telle secte folle 
de notre temps donne à ses adeptes plus de 
consolation que la plus saine philosophie. 
A son jour Vabracadabra a procuré des jouis- 
sances religieuses, et, avec un peu de bonne 



46 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

volonté, on y a pu trouver une sublime 
théologie. 

Nous verrons pourtant, dans notre pro- 
chaine conférence que le règne religieux de 
Tavenir n'appartenait ni à Sérapis ni à 
Mithra. La religion prédestinée croissait 
silencieusement en Judée. Voilà ce qui eût 
fort étonné les Romains les plus sagaces, si 
on le leur eût annoncé. Voilà ce qui les eût 
choqués au plus haut degré ; mais tant de 
fois, dansThistoire, les prédictions incroya- 
bles ont eu raison, tant de fois la sagesse a 
eu tort, qu'il faut faire bien peu de cas des 
préférences ou des répulsions des gens 
éclairés, des bons esprits, comme on dit, 
quand il s'agit de prévoir l'avenir. 



DEUXIÈME CONFÉRENCE 

PRONONCÉE LB 9 AVKIL 1880 



LA LÉGENDE DE l'ÉGLISE ROMAINS 



PIERRE ET PAUL- 



',•,>'•'' 



DEUXIÈME CONFÉRExNCE 



LA LÉGENDE DE l'ÉGLISE ROMAINE 



PIERRE ET PAUL 



Mesdames et Messieurs, 

Dans notre dernier entretien, nous avons 
essayé de montrer la situation sans issue 
où se trouvait Tempire romain au i*' siècle 
en ce qui touche aux questions religieu- 
ses. 11 y avait, dans le vaste ensemble 
de populations qui composaient Tempire, 
des besoins religieux très développés, un 
véritable progrès moral qui faisait désirer 



50 CONFÉRENCES D*ANGLETEIIRE 



un culte pur, sans pratiques superstitieuses, 
sans sacrifices sanglants ; une tendance au 
monothéisme, qui portait à trouver ridicules 
les vieux récits mythologiques ; un senti- 
ment général de sympathie et de charité, 
qui inspirait le désir de T association , le 
besoin de se trouver ensemble pour prier, 
pour se soutenir, pour se consoler, pour 
s'assurer qu'après sa mort, on serait en- 
terré par des confrères, qui feraient ensuite 
en souvenir de vous un petit repas. L'Asie 
Mineure, la Grèce, la Syrie, l'Egypte con- 
tenaient des masses de pauvres, très hon- 
nêtes gens à leur manière, humbles et sans 
distinction, mais révoltés du spectacle que 
donnait l'aristocratie romaine, pleins d'hior- 
reur pour ces hideuses représentations des 
amphithéâtres, où Rome avait fait des sup- 
plices un divertissement. 11 s'élevait une 
immense protestation de la conscience mo- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 5t 

raie du genre humain, et il n'y avait aucun 
prêtre pour s'en faire l'interprète, aucun 
dieu ayant au cœur quelque pitié pour ré- 
pondre aux soupirs de la pauvre humanité 
souffrante d'alors. L'esclavage, malgré les 
protestations des sages, restait très dur. 
Claude crut faire un grand acte d'humanité 
en établissant par une loi que le maître qui 
aurait jeté à la porte de sa maison son es- 
clave vieux et cassé par la maladie, perdait 
tout droit sur lui si le pauvre vieillard venait 
à guérir. Gomment voulez-vous que ces 
dieux sans entrailles, engendrés par la joie 
et rimagination primitives, eussent des re- 
mèdes pour de tels maux? On voulait un 
Père au ciel, qui tint compte à l'homme de 
ses efforts et lui promît une récompense- 
On voulait un avenir de justice, où la terre 
appartînt aux faibles et aux pauvres; on 
voulait l'assurance que , quand l'homme 



52 CONFÉRENCES d'aNGLETBRRE 

souffre, ce n'est pas en pure perte et qu'au 
delà de ces tristes horizons voilés paç les lar- 
mes, il y a des champs heureux où Thomme 
se consolera un jour de ses souffrances. 

Le judaïsme avait justement tout cela^ 
Par l'institution des synagogues (c'est de 
la synagogue, Messieurs, ne l'oubliez pas, 
qu'est sortie l'église) elle pratiquait l'asso- 
ciation de la manière la plus puissante qui 
eût jamais été réalisée. Le culte était, en 
apparence du moins, le déisme pur. Point 
dlmages. Pour les idoles, rien que du mé- 
pris et du sarcasme. Mais ce qui caractéri- 
sait surtout le Juif, c'était sa confiance en 
un avenir brillant et heureux pour l'huma- 
nité. N'ayant aucune idée arrêtée sur l'im- 
mortalité de Tâme, ni sur les rémunéra- 
tions et les châtiments d'outre-tombe, le 
Juif, disciple des anciens prophètes, était 
comme ivre du sentiment de la justice; il 



ROME ET LE CHRISTIANISME 53 

voulait la justice ici-bas, sur cette terre. 
Peu confiant dans ces assurances sur Téter- 
ni|é qui rendent le chrétien si facilement 
résigné, le Juif gourmande Jéhovah, lui 
reproche son indolence, lui demande com- 
ment il peut laisser si longtemps la terre 
au; mains des impies. Lui, il ne doute pas 
que la terre sera un jour à lui, et que sa loi 
y fera régner la justice et Tamour. 

Dans cette lutte. Messieurs, c'est le Juif 
qui l'emportera. L'espérance, ce que le 
Juif appelle la tiqva^ cette assurance en 
quelque chose qui n'est nullement prouvé, 
mais à quoi Ton s'attache avec d'autant plus 
de frénésie qu'on n'en est pas sûr, était 
l'âme du Juif. Ses psaumes étaient comme 
un son de harpe continu, remplissant la yie 
d'harmonie et de foi mélancolique ; ses pro- 
phètes avaient les paroles de l'éternité : ce 
second Isaïe, par exemple, ce prophète de 

5. 



54 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

la captivité^ annonçait Tavenir sous les cou- 
leurs les plus éblouissantes que rhomme 
eût jamais vues dans ses rêves. La Thora, 
à côté de cela, donnait la recette pour être 
heureux (pour être heureux ici-bas, enten- 
dez-le) par l'observation de la loi morale, 
Tesprit de famille et l'esprit de devoir. 



1 



L'établissement des Juifs à Rome datait 
à peu près de soixante ans avant Jésus- 
Christ, lisse multiplièrent rapidement. Cicé- 
ron présente comme un acte de courage 
d'avoir osé leur résister. César les favorisa 
et les trouva fidèles. La foule les détestait, 
les trouvait malveillants, les accusait de for- 
mer une société secrète dont les membres 
se poussaient à tout prix au détriment des 



ROME ET LE CHRISTIANISME 5S 

autres; mais ces jugements superficiels 
n'étaient pas ceux de tous : les Juifs avaient 
autant d'amis que de détracteurs ; on sen- 
tait en eux quelque chose de supérieur. Le 
pauvre colporteur juif du Translévère ren- 
trait souvent le soir riche d'aumônes venues 
d'une main pieuse ; les femmes surtout 
étaient attirées vers ces missionnaires en 
haillons. Juvénal compte le penchant vers 
la religion juive parmi les vices qu'il re- 
proche aux dames de son temps. La parole 
de Zacharie se vérifiait à la lettre : le monde 
se prenait au pan de Fhabit des Juifs et leur 
disait : Menez-nous à Jérusalem. 

Le principal quartier juif de Rome était 
situé au delà du Tibre, c'est-à-dire dans 
la partie de la ville la plus pauvre et la 
plus sale, probablement aux environs de la 
Porta Portese actuelle. Là, ou plutôt vis-à- 
vis, au pied de l'Avenlin, se trouvait autre- 



ft6 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 

fois le port de Rome, l'endroit où se débar* 
quaient les marchandises amenées d'Ostie 
sur des chalands. C'était un quartier de 
Juifs et de Syriens, « nations nées pour 
la servitude », comme dit Cicéron. Le 
premier noyau de la population juive de 
Rome, en effet, avait été formé d'affranchis, 
descendant pour la plupart de ceux que 
Pompée amena prisonniers à Rome. Ils 
avaient traversé l'esclavage sans rien chan- 
ger à leurs habitudes religieuses. Ce qu'il 
y a d'admirable dans le judaïsme, c'est cette 
simplicité de foi qui fait que le juif, trans- 
porté à mille lieues de sa patrie, au bout de 
plusieurs générations, est toujours un juif 
très pur. Les rapports des synagogues de 
Rome avec Jérusalem étaient continuels. 
La première colonie avait été renforcée de 
nombreux émigrants. Ces pauvres gens dé- 
barquaient par centaines à la Bipa, et vi- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 57 



vaient entre eux, dans le quartier adjacent 
du Transtévère, servant de portefaix, faisant 
le petit commerce, échangeant des allu- 
mettes contre des verres cassés et offrant 
aux fiëres populations italiotes un type qui 
plus tard leur devait être trop familier, 
celui du mendiant consommé dans son art. 
Un Romain qui se respectait ne mettait 
jamais le pied dans ces quartiers abjects. 
C'était comme une banlieue sacrifiée à des 
classes méprisées et à des besognes infectes ; 
les tanneries, les boyauderies, les pourris- 
soirs y étaient relégués. Aussi les malheu- 
reux vivaient-ils assez tranquilles, dans ce 
coin perdu, au milieu des ballots de mar- 
chandises, des auberges infîmes et des por- 
teurs de litière (Syri)^ qui avaient là leur 
quartier général, La police n'y entrait que 
quand les rixes étaient sanglantes ou se 
répétaient trop souvent. Peu de quartiers 



S8 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

I II II — — ^i» I 

de Rome étaient aussi libres ; la politique 
n'avait rien à y voir. Non seulement le culte, 
en temps ordinaire, s'y pratiquait sans obs- 
tacles, mais encore la propagande s'y faisait 
avec toute facilité. ' 

Protégés par le dédain qu'ils inspiraient, 
peu sensibles d'ailleurs aux railleries des 
gens du monde, les Juifs du Transtévère 
avaient ainsi une vie religieuse et sociale 
fort active. Ils possédaient des écoles de 
hakamim; nulle part la partie rituelle et cé- 
rémonielle de la loi n'était observée avec 
plus de scrupule ; les synagogues offraient 
l'organisation la plus complète que l'on 
connaisse. Les titres de « père et de mère 
de synagogue )) étaient fort prisés. De riches 
converties prenaient des noms bibliques ; 
elles convertissaient leurs esclaves avec 
elles, se faisaient expliquer l'Écriture parles 
docteurs^ bâtissaient des lieux de prière et 



ROME ET LE CHRISTIANISME 59 

se montraient fières de la considération dont 
elles jouissaient dans ce petit monde. La 
pauvre juive trouvait moyen, en mendiant 
d'une voix tremblante, de glisser à ToreiUe 
de- la grande dame romaine quelques mots 
de la Loi, et gagnait souvent la matrone qui 
lui ouvrait sa main pleine de petite monnaie. 
Pratiquer le sabbat etles fêtes juives est pour 
Horace le trait qui classe un homme dans 
la foule des esprits faibles. La bienveillance 
universelle, le bonheur de reposer avec les 
justes, Tassistance du pauvre, la pureté des 
mœurs, la douceur de la vie de famille, 
la suave acceptation de la mort considérée 
comme un sommeil, sont des sentiments qui 
se retrouvent dans les in scriptions juives avec 
cet accent particulier d'onction louchante, 
d'humilité , d'espoir certain qui caractérise les 
inscriptions chrétiennes. 11 y avait bien des 
juifshommesdu monde, riches et puissants, 



6a CONFÉRENCES D*AJ9GLETERRfi 

tels que ce Tibère Alexandre, qui arriva 
aux plus grands honneurs de l'empire, 
exerça deux ou trois fois une influence de 
premier ordre sur les affaires publiques, eut 
même, au grand dépit des Romains, sa sta-" 
tue sur le Forum; mais ceux-là n'étaient 
plus de bons juifs. Les Hérodes, quoique 
pratiquant leur culte à Rome avec fracas, 
étaient loin aussi, ne fût-ce que par leurs 
relations avec les païens, d'être de vrais 
Israélites. 

Un monde d'idées s'agitait ainsi sur le 
quai vulgaire oîi s'entassaient les marchant 
dises du monde entier; mais tout cela se 
perdait dans le tumulte d'une ville grande 
comme Paris. Sûrement, les orgueilleux * 
patriciens qui, en leurs promenades sur 
l'Aventin, jetaient les yeux de l'autre côté du 
Tibre, ne se doutaient pas que l'avenir se 
préparait dans ce tas de pauvres maisons. 



BOUE ET LE CHRISTIANISME 61 

au pied du Janicule. Près du port était une 
sorte de garni, bien connu du peuple et des 
soldats, sous le nom de Taberna meritoria. 
On Y montrait, pour attirer les badauds, une 
prétendue source d'huile sortant du rocher. 
De très bonne heure cette source d'huile fut 
tenue par les chrétiens pour symbolique ; 
on prétendit que son apparition avait coln-^ 
cidé avec la naissance de Jésus. Il semble 
que plus tard on fit une église de la Taberna. 
Sous Alexandre Sévère, nous voyons les 
chrétiens et les aubergistes en contestation, 
pour un certain lieu qui autrefois avait été 
public, et que ce bon empereur fit adjuger 
aux chrétiens. C'est probablement Torigine 
de l'église ^ainte-Marie du Transtévère. 

11 est naturel que la capitale ait entendu le 
nom de Jésus bien avant que les pays inter* 
médiaires eussent été évangélisés, de même 
qu'un haut sommet est éclairé quand les 



M CONFÉRENCES D*ANGLËTERRE 

vallées situées entre lui et le soleil sont en- 
core obscures. Rome était le rendez- vous de 
tous les cultes orientaux, le point des côtes 
de la Méditerranée avec lequel les Syriens 
avaient le plus de rapports. Ils y arrivaient 
par bandes énormes. Gomme toutes les po- 
pulations pauvres montant à Tassant des 
grandes villes, où elles viennent chercher 
fortune, .ils étaient serviables et humbles. 
Tout ce moilide parlait grec; rancienne bour- 
geoisie romaine attachée aux vieilles mœurs 
perdait chaque jour du terrain, noyée qu'elle 
était dans ce flot d'étrangers. 

Nous admettons donc que, vers Tan 50 de 
notre ère, quelques juifs de Syrie, déjà chré- 
tiens, entrèrent dans la capitale deTempire 
et communiquèrent la foi qui les rendait 
heureux à leurs compagnons de chambrée. 
Ce jour-là, personne ne se douta dans Rome 
qu0 le fondateur d'un second empire, un 



ROME ET LE CHRISTIANISME 63 

second Romulus, logeait au port sur de la 
paille. Un petit groupe se forma. Ces ancê- 
tres des prélats romains étaient de pauvres 
prolétaires sales, sans distinction, sans ma- 
nières, vêtus de fétides souquenilies, ayant 
rhaleine mauvaise des gens qui mangent 
mal. Leurs réduits présentaient cette odeur 
de misère qu'exhalent des personnes vêtues 
et nourries grossièrement, réunies dans une 
chambre étroite. Nous connaissons les noms 
des deux juifs qui furent le plus mêlés 
à ces mouvements. C'était un couple pieux 
composé d'Aquila,'juif originaire du Pont, 
professant le même métier que saint Paul, 
celui de tapissier, et de Priscille sa femme. 
Chassés de Rome, ils se réfugièrent à Ce- 
rinthe, où bientôt ils devinrent les amis 
intimes et les collaborateurs zélés de saint 
Paul. Âquila et Priscille sont ainsi les deux 
plus anciens membres connus de FÉglise de 



64 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

Rome. Ils y ont à peine un souveDir ! La 
légende^ toujours injuste, car toujours elle 
est dominée par les motifs politiques, a 
chassé du panthéon chrétien ces deux obscurs 
ouvriers, pour attribuer l'honneur de la 
fondation de FÉglise de Rome à un nom 
répondant mieux à ses orgueilleuses pré- 
tentions. Pour nous, ce n'est pas à la basi- 
lique théâtrale que l'on a consacrée à saint 
Pierre, c'est à la Porta Portese^ ce ghetto 
antique, que nous voyons vraiment le point 
d'origine du christianisme occidental. Ce 
seraient les traces de ces pauvres Juifs va- 
gabonds, qui apportaient avec eux la reli-- 
gion du monde, de ces hommes de peine 
rêvant dans leur misère le royaume de Dieu, 
qu'il faudrait retrouver. Nous ne contestons 
pas à Rome son titre essentiel : Rome fut 
probablement le premier point du monde 
occidental et même de l'Europe où le chris- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 65 

lianisme s'établit. Mais au lieu de ces basi- 
liques altières, au lieu de ces devises insul- 
tantes : Christus vincit, Christus régnât^ 
Christus imperat, il vaudrait mieux éle- 
ver une pauvre chapelle aux deux bons 
Juifs du Pont qui prononcèrent les premiers 
sur les quais de Rome le nom de Jésus ! 

Un trait capital, en tout cas, qu'il importe 
déjà de noter, c'est que l'Église de Rome ne 
fut pas, comme les Églises d'Asie Mineure, 
de Macédoine et dé Grèce, une fondation 
de l'école de PauL Ce fut une fondation 
judéo-chrétienne, se rattachant directement 
à l'Église de Jérusalem. Paul ici ne sera 
jamais sur son terrain ; il sentira dans cette 
grande É*glise bien des faiblesses qu'il trai- 
tera avec indulgence, mais qui blesseront 
son idéalisme exalté. Attachée à la circon- 
cision et aux pratiques extérieures, ébionite 
par son goût pour les abstinences et par sa 

6. 



66 CONFÉRENCES> D'ANGLETERRE 

doctrine, plus juive que chrétieone, sur la 
personne et la mort de Jésus, fortement at- 
tachée au millénarisme, TÉglise romaine 
offre dès ses premiers jours les traits essen- 
tiels qui la distingueront dans sa longue 
histoire. Fille directe de Jérusalem, l'Église 
romaine aura toujours un caractère ascéti- 
que, sacerdotal, opposé à la tendance pro- 
testante de Paul. Pierre sera son véritable 
chef; puis, l'esprit politique et hiérarchique 
de la vieille Rome la pénétrant, elle devien- 
dra vraiment la nouvelle Jérusalem, la ville 
du pontificat, de la religion hiératique et 
solennelle, des sacrements matériels qui 
justifient par eux-mêmes, la ville des ascètes 
à la façon de Jacques Ohliam, avec ses cal- 
losités aux genoux et sa lame d'or sur le 

« 

front. Elle sera l'Église de Tautorité. A l'en 
croire, le signe unique de la mission apos- 
tolique sera de montrer une lettre signée 



ROME ET LE CHRISTIANISME 67 

des apôtres, de produire un certificat d'or- 
thodoxie. Le bien et le mal que T Église 
de Jérusalem fit au christianisme naissant, 
TÉglise de Rome le fera à l'Église univer- 
selle. C'est en vain que Paul lui adressera 
sa belle épître pour lui exposer le mystère 
de la croix de Jésus et du salut par la foi 
seule. Cette épître, TÉglise de Rome ne la 
comprendra guère ; mais Luther, quatorze 
siècles et demi plus tard, la comprendra et 
ouvrira une ère nouvelle dans la série sécu- 
laire des triomphes alternatifs de Pierre et 
de Paul. 



II 



V 

Un événement capital dans l'histoire du 
monde se passa en l'an 61. Paul prisonnier 
fut amené à Rome pour suivre Tappel qu'il 
avait formé au tribunal de l'empereur. Une 



68 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



sorte d'instinct profond avait toujours fait 
désirer à Paul ce voyage. Son arrivée à Rome 
fut dans sa vie un événement presque aussi 
décisif que sa conversion. Il crut avoir at- 
teint le sommet de sa vie apostolique et se 
rappela sans doute le rêve où, après une de 
ses journées de lutte, Christ lui apparut et 
lui dit : « Courage ! Comme tu m'as rendu 
témoignage à Jérusalem, tu me rendras té- 
moignage à Rome. » 

Vous n'ignorez pas les scissions profondes 
qui, dans ce premier siècle de la fondation 
du christianisme, partageaient les disciples 
de Jésus, scissions tellement profondes que 
toutes les différences qui séparent aujour- 
d'hui les orthodoxes, les hérétiques et les 
schismatiques du monde entier ne sont rien 
auprès des dissentiments de Pierre et de 
Paul. L'Église de Jérusalem, obstinément 
attachée au judaïsme, refusait tout rapport 



ROME ET LE CHRISTI ANi3ME 69 

avec (les incircoDcis, quelque pieux qu'ils 
fussent. Paul, au contraire, prétendait que 
maintenir la loi ancienne, c'était faire injure 
à Jésus, puisqu'on supposait ainsi qu'en 
dehors des mérites de Jésus, telle ou telle 
œuvre pouvait servir à la justification du 
fidèlie. Quelque étrange que cela doive pa- 
raître^ il est certain que les judéo-chrétiens 
de Jérusalem, ayant Jacques à leur tête, 
organisèrent, pour combattre l'effet des 
missions de Paul, des contre-missions acti- 
ves, et que les émissaires de ces ardents 
conservateurs suivaient en quelque sorte à 
la piste l'apôtre des Gentils. Pierre appar- 
tenait au parti de Jérusalem, mais portait 
dans sa conduite cette espèce de modéra- 
ration timide qui paraît avoir été le fond de 
son caractère. Pierre vint-il aussi à Rome? 
Autrefois, Messieurs, cette question était 
une des plus brûlantes que l'on pût agiter. 



1 



7d CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 



Autrefois on écrivait Thistoire religieuse non 
pas pour raconter, mais pour prouver ; l'his- 
toire religieuse était une annexe de la théo- 
logie. Dans la grande révolte, si pleine de 
courage et d'ardente conviction, qui sou- 
leva au XVI* siècle une moitié de l'Europe 
contre la cour de Rome, on fut amené à 
faire de la négation du séjour de Pierre 
à Rome une sorte de dogme. L'évêque de 
Rome est le successeur de saint Pierre, 
disaient les catholiques, et comme tel le chef 

« 

de la chrétienté. Quelle manière plus forte 
de réfuter ce raisonnement que de soutenir 
que Pierre ne mit jamais le pied à Rome? 

Quant à nous, il nous est permis' de 
porter dans ces question s le plus parfait 
désintéressement. Nous ne croyons en au- 
cune façon que Jésus ait eu l'intention de 
donner à son Église un chef quelconque. Et 
d'abord il est douteux que Tidée d'Église telle 



ROME ET LE CHRISTIANISME 71 

qu'elle s'est manifestée plus tard ait existé 
dans lapensée du fondateur du christianisme. 
Le mot ecclesiane figure que dansTEvangile 
dit de saint Matthieu. L'idée deVepiscopos 
comme elle se développa au ii^ siècle, ne 
fut en rien dans la pensée de Jésus. C'est 
lui qui est le vivant episcopos durant sa courte 
apparition galiléenne ; puis ce sera l'Esprit 
qui inspirera chacun jusqu'à ce qu'il re- 
vienne. En tous cas, si l'on peut prêter à Jésus 
une idée quelconque d^ecc/esia et d' episcopos ^ 
ce qui est absolument indubitable, c'est que 
Jésus ne pensa jamais à donner pour chef 
à son Église le futur episcopos de la ville de 
Rome, de cette ville impie, centre de toutes 
les impuretés de la terre, dont il connais* 
sait peut-être à peine l'existei^ce, et $ur. 
laquelle il devait avoir les sombres idées 
que professaient tous les Juifs. S'il y a quel- 
que chose au monde qui n'ait pas été instin 



72 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

tué par Jésus, c'est la papauté, c'est-à-dire 
l'idée que l'Église est une monarchie. Nous 
sommes donc parfaitement à Taise pour dis- 
cuter la question de la venue de Pierre à 
Rome ; cette question est pour nous abso- 
lument sans conséquence, et de notre solu- 
tion il ne résultera nullement que Léon XIII 
est ou n'est pas chef des consciences chré- 
tiennes. Que Pierre ait été à Rome ou qu'il 
n'y ait pas été, cela n'a pour nous aucune 
portée morale ou politique. C'est une cu- 
rieuse question d'histoire ; il n'y faut rien 
chercher de plus. 

Disons d'abord que les catholiques se 
sont exposés aux objections péremptoires 
de leurs adversaires avec leur malheu- 
reux système de la venue de Pierre à 
Rome en Tan 42, système emprunté à 
Eusèbé et à saint Jérôme, et qui porte la 
durée du pontificat de Pierre à vingt-ti'ois 



ROME ET LE CHRISTIANISME 73 

■ ■ ■ I - . I II I a II 

OU vingt-quatre ans. Riôn de plus inadmis- 
sible. Il suffit, pour ne garder aucun doute 
à cet égard, de considérer que la persécu- 
tion dont Pierre fut l'objet h Jérusalem de la 
part d'Hérode Agrippa I eut lieu en Tan 44. 
Il serait superQu de combattre longtemps 
une thèse qui ne peut plus avoir un seul 
défenseur raisonnable. On peut aller beau- 
•coup plus loin, en effet, et affirmer que 
Pierre n'était pas encore venu à Rome 
quand Paul y fut amené, c'est-à-dire en 
l'an 61. L'épître de Paul aux Romains, 
écrite vers l'an 58, est ici un argument très 
considérable ; on ne concevrait guère saint 
Paul écrivant aux fidèles dont saint Pierre 
était le chef^ sans qu'il fît la moindre men- 
tion de ce dernier. Ce qui est encore plus 
démonstratif, c'est le dernier chapitre des 
Actes des Apôtres. Ce chapitre, surtout les 
versets 17-29, ne se comprend pas, si Pierre 



74 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 



était à Rome quand Paul y arriva. Tenons 
donc pour absolument certain que Pierre 
ne vint pas à Rome avant Paul, c'est-à-dire 
avant Fan 61 , à peu près. 

Mais n'y vint-il pas après Paul ? Voilà ce 
qu'on n'a jamais réussi à prouver. Non seu- 
lement ce voyage tardif de Pierre à Rome 
n'offre aucune impossibilité, mais de fortes 
raisons militent en sa faveur. Outre que les ' 
témoignages des Pères des ii'' et m* siècles 
ne sont pas sans valeur dans la question, 
voici trois raisonnements dont la force ne 
me paraît pas à dédaigner : 

1** Une chose incontestable, c'est que 
Pierre est mort martyr. Les témoignages 
du quatrième Évangile, de Clément Romain, 
du fragment qu'on appelle Canon de Mura- 
toriy de Denis de Corinthe, de Caïus, de 
TertuUien, ne laissent aucun doute à cet 
égard. Que le quatrième Évangile soit apo- 



BOJfE ET LE CHRISTIANISME 75 

cryphe, que le XXr chapitre y ait été ajouté 
postérieurement, n'importe. Il est clair 
que nous avons, dans les versets où Jésus 
annonce à Pierre qu'il mourra du même 
supplice que lui, l'expression d'une opinion 
établie dans les Églises vers l'an 1 20 ou 1 30, 
et à laquelle on faisait des allusions comme 
à une chose connue de tous. Or on ne se 
figure pas que saint Pierre soit mort martyr 
ailleurs qu'à Rome. Ce n'est guère qu'à 
Rome, en effet, que la persécution de Né- 
ron eut de la violence. A Jérusalem, à Aji- 
tioche, le martyre de Pierre s'explique beau- 
coup moins bien. 

V Le second raisonnement se tire du 
verset v, 13, de Tépître attribuée à Pierre, 
« l'Église qui est à Rabylone vous salue ». 
Babylone en ce passage désigne évidemment 
Rome. Si l'épître est authentique, le pas- 
sage est décisif. Si elle est apocryphe, l'in- 



76 / vCONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

duclion qui se tire dudit passage n est pas 
moins forte. L'auteur, en effet, quel qu'il 
soit, veut faire croire que l'ouvrage en ques- 
tion est bien l'ouvrage de Pierre. Il a dû 
par conséquent, pour donner de la vrai- 
semblance à sa fraude, disposer les cir- 
constances de lieu d'une façon conforme à 
ce qu'il savait ou à ce qu'on croyait savoir de 
son temps sur la vie de Pierre. Si, dans une 
telle disposition d'esprit, il a daté la lettre 
de Rome, c'est que l'opinion reçue au temps 
où cette lettre fut écrite était que saint 
Pierre avait résidé à Rome. Or, en toute 
hypothèse, la Première de Pierre est un ou- 
vrage fort ancien et qui jouit très vite d'une 
haute autorité. 

3* Le système qui sert de base aux Actes 
ébionites de saint Pierre est aussi bien 
digne de considération. Ce système nous 
montre saint Pierre suivant partout Simon 



ROME ET LE CHRISTIANISME 77 

le Magicien (entendez par là saint Paul) 
pour combattre ses fausses doctrines. 
M. Lipsius a porté dans l'analyse de cette 
curieuse légende une admirable sagacité de 
critique. Il a montré que la base des ré* 
dactions diverses qui nous en sont arrivées 
fut un récit primitif, écrit vers Tan 130. 11 
paraît difficile que Tauteur ébionite, à une 
date aussi reculée, eût pu donner tant d'im- 
portance au voyage de Pierre à Rome, si 
ce voyage n'avait pas eu quelque réalité. Le 
système de la légende ébionite doit receler 
un fonds de vérité, malgré les fables qui s'y 
mêlent. Il est très admissible que saint Pierre 
soit venu à Rome, comme il vint à Antioche, 
à la suite de Paul et en partie pour neutra- 
liser son influence. Les missions de Paul 
et les facilités que les Juifs trouvaient dans 
leurs voyages avaient mis à la mode les 
expéditions lointaines. L'apôtre Philippe est 

7. 



78 CONFÉRENCES D'aNGLETEBRE 

de même désigné par une tradition ancienne 
et persistante comme étant venu se fixer à 
Hiérapolis en Asie Mineure. 

Je regarde donc comme probable la tra- 
dition du séjour de Pierre à Rome, mais je 
crois que ce séjour a été de courte durée et 
que Pierre souffrit le martyre peu de temps 
après son arrivée dans la ville éternelle. 



III 



Vous savez le mystère qui plane sur les 
faits de l'histoire primitive du christianisme 
que nous voudrions le plus connaître par le 
détail. La mort des apôtres Pierre et Paul 
reste enveloppée d'un voile qu'on ne percera 
jamais. Ce qui paraît le plus vraisemblable, 
c'est que tous deux disparurent dans le grand 
massacre des. chrétiens ordonné par Néron. 



ROME ET LE CHRISTlANiSHE . 79 

Le 19 juillet de Tan 64, le feu prit à 
Rome avec une violence extrême. Il com- 
mença dans la partie du grand Cirque con- 
tiguë au mont Palatin et au mont Gaelius. Ce 
quartier renfermait beaucoup de boutiques, 
pleines de matières inflammables, où Tin- 
cendie se répandit avec une prodigieuse ra- 
pidité. De là, il fit le tour du Palatin, ravagea 
le Velabre, le Forum, les Carines, monta sur 
les collines, endommagea fortement le Pa- 
latin, redescendit dans les vallées, dévorant 
pendant six jours et sept nuits des quartiers 
compactes et percés de rues tortueuses. Un 
énorme abatis de maisons que Ton fit au pied 
des Esquilies l'arrêta quelque temps, puis il 
se ralluma et dura trois jours encore. Le 
nombre des morts fut considérable. De 
quatorze régions dont la ville était com- 
posée, trois furent entièrement détruites, 
sept autres furent réduites à des murs noir- 



80 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

cis. Rome était une ville prodigieusement 
serrée, d'une population très dense. Le dé- 
sastre fut effroyable et tel qu'on n'en avait 
jamais vu de pareil. 

Néron était à Antium quand Tincendie 
éclata. Il ne rentra dans la ville que vers le 
moment oîi le feu approchait de sa maison 
a transitoire ». Il fut impossible de rien arra- 
cher aux flammes. Les maisons impériales 
du Palatin, la maison « transitoire » elle- 
même, avec ses dépendances, tout le quar- 
tier environnant furent abîmés. Néron évi- 
demment ne tenait pas beaucoup à ce qu'on 
sauvât sa résidence. La sublime horreur du 
spectacle le transportait. On voulut plus 
tard que, moûté sur une tour, il eût con- 
templé l'incendie, et que de là, en habit de 
théâtre, une lyre à la main, il eût chanté, 
sur le rythme de l'élégie antique, la ruine 
dilion. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 81 

C'était là une légende, fruit du temps et 
des exagérations successives ; mais un point 
sur lequel l'opinion universelle se prononça 
tout d'abord, ce fut que l'incendie avait été 
ordonné par Néron, ou au moins ravivé par 
lui quand il allait s'éteindre. 

Ce qui confirma les soupçons, c'est qu'a- 
près l'incendie, Néron, sous prétexte de 
nettoyer les ruines à ses frais pour laisser la 
place libre aux propriétaires, se chargea 
d'enlever les démolitions, si bien qu'il ne 
fut permis à personne d'en approcher. Ce 
fut bien pis, quand on le vit tirer bon parti 
des ruines de la patrie, quand on vit le nou- 
veau palais de Néron, cette « maison d'or » 
qui était depuis longtemps le jouet d& son 
imagination en délire, se relever sur l'em- 
placement de l'ancienne résidence provi- 
soire, agrandi des espaces que l'incendie 
avait déblayés. On pensa qu'il avait voulu 



Si COxNFÉRENCES D*ANGLETERRë 

préparer les terrains de ce nouveau palais, 
justifier la reconstruction qu'il projetait de- 
puis longtemps, se procurer de l'argent en 
s'appropriant les débris de Tincendie, satis- 
faire enfin sa folle vanité, qui lui faisait dé- 
sirer d'avoir Rome à rebâtir pour qu'elle 
datât de lui et qu'il pût l'appeler Néro- 
polis. 

Tout ce qu'il y avait d'hommes honnêtes 
dans la ville fut outré. Les plus précieuses 
antiquités de Rome, les maisons des anciens 
capitaines décorées encore de dépouilles 
triomphales, les objels les plus saints, les 
trophées, les ex-voto antiques, les temples 
les plus respectés, tout le matériel du vieux 
culte des Romains avait disparu. Ce fut 
comme le deuil des souvenirs et des légen- 
des de la patrie. On fit des cérémonies 
expiatoires; on consulta les livres de la 
Sibylle, les dames surtout célébrèrent divers 



ROME ET LE CURISTIANISME S3 

piacilia. Mais il restait le sentiment secret 
d'un crime, d'une infamie. 

Une idée infernale vint alors à Tesprit de 
Néron. Il chercha s'il n'y avait pas au 
monde quelques misérables, encore plus 
détestés que lui de la bourgeoisie romaine, 
sur lesquels il pût faire tomber l'odieux de 
l'incendie. Il songea aux chrétiens. L'hor- 
reur que ces derniers témoignaient pour les 
temples et pour les édifices les plus véné- 
rés des Romains rendait assez acceptable 
ridée qu'ils fussent les auteurs d'un incen- 
die dont l'effet avait été de détruire ces 
sanctuaires. Leur air triste devant les mo- 
numents paraissait une injure à la patrie. 
Rome était une ville très religieuse, et une 
personne protestant contre les cultes natio- 
naux se reconnaissait bien vite. Il faut se 
rappeler que certains juifs rigoristes allaient 
jusqu'à ne pas vouloir toucher une mon- 



8* CONFÉRENCES d'ANGLETERKE 

naie présentant une effigie, et voyaient un 
aussi grand crime dans le fait de regarder 
ou de porter une image que dans celui de la 
sculpter. D'autres refusaient de passer par 
une porte de ville surmontée d'une statue. 
Tout cela provoquait les railleries et le mau- 
vais vouloir du peuple. Peut-être les dis- 
cours des chrétiens sur la grande conflagra- 
tion finale, leurs sinistres prophéties, leur 
affectation à répéter que le monde allait 
bientôt finir, et finir par le feu, contribuè- 
rent-ils à les faire prendre pour des incen- 
diaires. Il n'est même. pas inadmissible que 
plusieurs fidèles aient commis des impru- 
dences et qu'on ait eu des prétextes pour 
les accuser d'avoir voulu, en préludant aux 
flammes célestes, justifier à tout prix leurs 
oracles. Dans quatre ans et demi, T Apo- 
calypse offrira un chant sur l'incendie de 
Rome , auquel probablement l'événement 



ROME ET LE CHRISTIANISME 85 

de 64 fournit plus d'un trait. La destruc- 
tion de Rome par les flammes fut bien 
un rêve juif et chrétien; mais ce ne fut 
qu'un rêve ; les pieux sectaires se conten- 
tèrent sûrement de voir en esprit les saints 
et les anges applaudir du haut du ciel à ce 
qu'ils regardaient comme une juste ex- 
piation. 

On arrêta d'abord un certain nombre de 
personnes soupçonnées de faire partie de la 
secte nouvelle, et on les entassa dans une 
prison, qui était déjà un supplice à elle 
seule. Ces premières arrestations en ame- 
nèrent un très grand nombre d'autres. 
On fut surpris de la multitude des adhé- 
rents qu'avaient réunis ces doctrines téné- 
breuses; on en parla non sans épouvante. 
Tous les hommes sensés trouvèrent l'accusa- 
tion d'avoir mis le feu extrêmement faible. 
« Leur vrai crime, disait-on, c'est la haine 

8 



86 CONFÉRENCES D*ÂN6LETERRE 

du genre humain. » Quoique persuadés que 
rincendie était le crime de Néron, beau- 
coup de Romains sérieux virent dans ce coup . 
de filet de la police une façon de délivrer la 
ville d'une peste très meurtrière. Tacite, 
malgré quelque pitié, est de cet avis. Quant 
à Suétone, il range parmi les mesures loua- 
bles de Néron les supplices qu'il fit subir 
aux partisans de la nouvelle et malfaisante 
superstition. 

Ces supplices furent quelque chose d'ef- 
froyable. On n'avait jamais vu de pareils 
raffinements de cruauté. Presque tous les 
chrétiens arrêtés étaient des humiliores^ des 
gens de rien. Le supplice de ces malheu- 
reux, quand il s'agissait de lèse-majesté ou 
de sacrilège, consistait à être livrés aux 
bêtes ou brûlés vifs dans l'amphithéâtre. 
Un des traits les plus hideux des mœurs ro- 
maines était d'avoir fait du supplice une 



DOME ET LE CHRISTIANISME 87 

fête, un jeu public. Les amphithéâtres 
étaient devenus des lieux d'exécution, les 
Iribunaux fournissaient Farène. Les con- 
damnés du monde entier étaient acheminés 
sur Rome pour l'approvisionnement du 
cirque et Tamusement du peuple. 

A la barbarie des supplices, cette fois, on 
ajouta la dérision. Les victimes furent gar- 
dées pour une fête, à laquelle ou donna 
sans doute un caractère expiatoire. Le « jeu 
du matin » , consacré aux combats d'ani- 
maux, vit un défilé inouï. Les condamnés, 
couverts^ de peaux de bêtes fauves, furent 
lancés dans l'arène, où on les fit déchirer 
par des chiens ; d'autres furent crucifiés ; 
d'autres, enfin, revêtus de tuniques trem- 
pées dans l'huile, la poix ou la résine, se 
virent attachés à des poteaux et réservés 
pour éclairer la fête de nuit. Quand le jour 
baissa, on alluma ces flambeaux vivants^ 



88 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



Néron offrit pour le spectacle les magni- 
fiques jardins qu'il possédait au delà du 
Tibre et qui occupaient l'emplacement ac- 
tuel du Borgo, de la place et de Féglise 
Saint-Pierre. Il s'y trouvait un cirque, com- 
mencé par Caligula; un obélisque tiré d'Hé- 
liopolis (celui-là même qui figure de nos 
jours au centre de la place Saint-Pierre) 
marquait le milieu de la spina. Cet endroit 
avait déjà vu des massacres aux flambeaux. 
Caligula, en se promenant, y fit décapiter 
à la lueur des torches un certain nombre 
de personnages consulaires , de sénateurs 
et de dames romaines. L'idée de rempla- 
cer les falots par des corps humains im- 
prégnés de substances inflammables put 
paraître ingénieuse à Néron. Comme sup* 
plice, cette façon de brûler vif n'était pas 
neuve ; c'était la peine ordinaire des incen- 
diaires ; mais on n'en avait jamais fait un 



ROME ET LE CHRISTIANISME 89 

système d'illumination. A la clarté de ces 
hideuses torches, Néron, qui avait mis à la 
mode les courses du soir, se montra dans 
Tarène, tantôt mêlé au peuple en habit de 
cocher, tantôt conduisant son char et re- 
cherchant les applaudissements. 

Des femmes, des vierges furent mêlées à 
ces jeux horribles. On se fit une fête des 
indignités sans nom qu'elles souffrirent ^ 
L'usage s'était établi sous Néron de faire 
jouer aux condamnés dans l'amphithéâtre 
des rôles mythologiques, entraînant la mort 
de l'acteur. Ces hideux opéras, où la science 
des machines atteignait à des effets pro- 
digieux, étaient fort courus. Le malheu- 
reux était introduit dans l'arène, richement 
costumé en dieu ou en héros voué à la 
mort, puis représentait par son supplice 

1 . Ce qui suit est emprunté à Clément Romain, £pl^re 
aux Cor. y ch. 6, savamment interprété par Hefcle. 

8. 



90 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

~i ■ 

quelque scène tragique des fables consa- 
crées par les sculpteurs et par les poètes. 
Tantôt c'était Hercule furieux, brûlé sur le 
mont Œta, arrachant de dessus sa peau la 
tunique de poix embrasée; tantôt Orphée 
mis en pièces par un ours, Dédale précipité 
du ciel et dévoré par des bêtes, Pasiphaé 
subissant les - étreintes du taureau, Attys 
meurtri; quelquefois c'étaient .d'horribles 
mascarades oîi les hommes étaient accou> 
très en prêtres de Saturne, le manteau 
rouge sur le dos, les femmes en prêtresses 
de Cérès, portant les bandelettes au front; 
d'autres fois enfin, des pièces dramatiques 
au courant desquelles le héros était réelle- 
ment mis à mort, comme Lauréolus, ou 
bien des représentations d'actes tragiques 
comme celui de Mucius Scaevola. A la fin de 
ces hideux spectacles. Mercure, avec une 
verge de fer rougie au feu, touchait chaque 



ROME ET LE CHRISTIANISME 91 

% 

cadavre pour voir s'il remuait ; des valets 
masqués, représentant Pluton ou YOrcus, 
traînaient les morts par les pieds, assommant 
avec des maillets tout ce qui palpitait encore. 
Les dames chrétiennes les plus respecta- 
bles durent se prêter à ces monstruosités. 
Les unes jouèrent le rôle des Danaïdes, les 
autres celui de Dircé. Il est difficile de dire 
en quoi la fable des Danaïdes pouvait fournir 
un tableau sanglant. Le supplice que toute 
la tradition mythologique attribue à ces 
femmes coupables, et dans lequel on les re* 
présentait, n'était pas assez cruel pour suf- 
fire aux plaisirs de Néron et des habitués de 
son amphithéâtre. Peut-être défilèrent-elles 
portant des urnes, et reçurent-elles le coup 
fatal d^un acteur figurant Lyncée. Peut-être 
ces malheureuses traversèrent-elles succes- 
sivement devant les spectateurs la série des 
supplices du Tartare, et moururent-elles 



9t CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

après des heures de tourments. Les repré- 
sentations de r enfer étaient à la mode. 
Quelques années auparavant (l'an 41), des 
Égyptiens et des Nubiens vinrent à Rome et 
eurent un grand succès, en donnant des 
séances de nuit, où Ton montrait par ordre 
les horreurs du monde souterrain, con- 
formément aux peintures des syringes 
de Thèbes, notamment du tombeau de 
Seti I". 

Quant aux supplices des Dircés, il n'y a 
pas de doute. On connaît le groupe colossal 
désigné sous le nom de Taureau Farnèse, 
maintenant au musée de Naples. Amphion 
et Zéthus attachent Dircé aux cornes d'un 
taureau indompté, qui doit la traîner à tra- 
vers les rochers et les ronces du Cithéron. 
Ce médiocre marbre rhodien, transporté à 
Rome dès les temps d'Auguste, était l'objet 
de l'universelle admiration. Quel plus beau 



ROME ET LE CHRISTIANISME 93 

sujet pour Tart hideux que la cruauté du 
temps avait mis eu vogue, et qui consistait 
à faire des tableaux vivants avec les statues 
célèbres? Un texte et une fresque de Pom- 
péi semblent prouver que cette scène ter- 
rible était souvent représentée dans les arè- 
nes quand on avait à supplicier une femme. 
Attachées nues par les cheveux, aux cornes 
d'un taureau furieux, les malheureuses as- 
souvissaient les regards d'un peuple féroce. 
Quelques-unes des chrétiennes immolées de 
la sorte étaient faibles de corps ; leur cou- 
rage fut surhumain; mais la foule infâme 
n'eut d'yeux que pour leurs entrailles ou- 
vertes et leurs seins déchirés. 

Après le jour où Jésus expira sur le Gol- 
gotha, le jour de la fête des jardins de Né- 
ron (on peut le fixer au 1" août 64) fut le 
plus solennel dans l'histoire du christia- 
nisme. La solidité d'une construction est en 



-• -* ♦ ';-'• 



94 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

proportion de la somme de vertu, de sacri- 
fices, de dévouement qu'on a déposée dans 
ses bases. Les fanatiques seuls fondent quel- 
que chose. Le judaïsme dure encore, à cause 
de la frénésie intense de ses prophètes, de 
ses zélateurs; le christianisme, à cause de 
ses premiers témoins. L'orgie de Néron fut 
le grand baptême de sang qui désigna Rome, 
comme la ville des martyrs, pour jouer un 
rôle à part dans l'histoire du christianisme 
et en être la seconde ville sainte. Ce fut la 
prise de possession de la colline Yaticane 
par ces triomphateurs d'un genre inconnu 
jusque-là. L'odieux écervelé qui gouvernait 
le monde ne s'aperçut pas qu'il était le fon- 
dateur d'un ordre nouveau, et qu'.il signait 
pour Tavenir une charte dont les effets de- 
vaient être revendiqués au bout de dix-huit 
cents ans. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 05 



IV 



Il est permis sans invraisemblance, avons- 
nous dit, de rattacher à Tévénement dont 
nous venons de faire le récit la mort des 
apôtres Pierre et Paul. Le seul incident 
historique connu par lequel on puisse ex- 
pliquer le martyre de Pierre est Tépisode 
raconté par Tacite. Des raisons solides por- 
tent aussi à croire que Paul est mort martyr 
et mort à Rome. Il est donc naturel de rap- 
porter également sa mort à l'épisode de 
juillet-août 64. Quant au genre de mort des 
deux apôtres, nous savons avec certitude 
que Pierre fut crucifié. Selon d'anciens 
textes, sa femme fut exécutée avec lui et il 
la vit mener au supplice. Un récit accepté 
dfes le ni* siècle voulut que, trop humble 



96 _ CONFÉRENCES D'ANGLETEKRE 

pour s'égaler à Jésus, il eût demandé à être 
crucifié la tête en bas. Le trait caractéris- 
tique de la boucherie de 64 ayant été la 
recherche d'odieuses raretés en fait de tor- 
tures, il est possible qu'en effet Pierre ait 
été offert à la foule dans cette hideuse atti- 
tude. Sénèque mentionne des cas où l'on a 
vu des tyrans faire tourner vers la terre la 
tête des crucifiés. Puis la piété chrétienne 
aura vu un raffinement mystiqi^e dans ce 
qui ne fut qu'un bizarre caprice des bour- 
reaux. Peut-être le trait du quatrième Évan- 
gile : « Tu étendras les mains, et un autre 
te ceindra et te mènera où tu ne veux pas J) 
renferme-t-il quelque allusion.à une particu- 
larité du supplice de Pierre. — Paul, en 
sa quahté à'honestior, eut la tête tran- 
chée. Il est probable du reste qu*il y eut 
pour, lui un jugement régulier et qu'il ne 
fut pas enveloppé dans la condamnation 



ROME ET LE CHRISTIANISME 97 

sommaire des \ictimes de la fête de Néron. 

Tout cela, je le répète, est douteux et 
d'importance médiocre. Vraie ou non, la 
légende a fait foi. Au commencement du 
m'' siècle, on voyait déjà, près de Rome, 
deux monuments auxquels on attachait les 
noms des apôtres Pierre et Paul. L'un était 
situé au pied de la colline Valicane, c'é- 
tait celui de saint Pierre ; l'autre sur la 
voie d'Ostie, c'était celui de saint Paul. 
On les appelait en style oratoire « les tro- 
phées ))* des apôtres. Au-dessus de ces « tro- 
phées » s'élèvent, au iv* siècle, deux basili- 
ques, dont l'une est devenue la basilique 
actuelle de saint Pierre, et dont l'autre, 
Saint-Paul-hors-les-Murs , a gardé ses for- 
mes essentielles jusqu'à notre siècle. 

Les « trophées » que les chrétiens véné- 
raient vers l'an 200 désignaient-ils réelle- 
ment les places où souffrirent les deux 



98 CONFÉRENCES d'aNGLETERRB 

apôtres? Cela se peut. Il n'est pas invrai- 
semblable que Paul, sur la lin de sa vie, 
demeurât dans la banlieue qui s'étendait 
hors de la porte Lavernale jusqu'au Pin 
des Eaux Salviennes, sur la voie d'Ostie. 
L'ombre de Pierre, d'un autre côté, erre 
toujours, dans la légende chrétienne, vers 
le Térébinthe du Vatican, non loin des jar- 
dins du cirque de Néron, en particulier au- 
tour de l'obélisque. Il se peut que l'ancienne 
place de l'obélisque, dans la sacristie de 
saint Pierre, marquée aujourd'hui par une 
inscription, indique à peu près l'endroit oîi 
Pierre en croix rassasia de son affreuse 
agonie les yeux d'une populace avide de 
voir souffrir. C'est là, du reste, une question 
bien secondaire. Si la basilique Valicane ne 
couvre pas réellement le tombeau de l'apôtre 
Pierre, elle n'en désigne pas moins à nos 
souvenirs l'un des lieux les plus réellement 



ROME ET LE CHRISTIANISME 99 

saints du christianisme. La place que le 
xvn' siècle a entourée d'une colonnade théâ- 
trale fut un second calvaire, et, même en 
supposant que Pierre n'y ait pas été crur 
cifié, là, du moins, on n en peut douter, 
souffrirent les Danaïdes, les Dircés. 

Nous montrerons dans notre prochain 
entretien comment la légende trancha tous 
ces doutes et de quelle manière l'Église con- 
somma entre Pierre et Paul une réconci- 
liation que la mort avait peut-être ébauchée. 
Le succès était à ce prix. En apparence 
inalliables, le judéo-christianisme de Pierre 
et rtiellénisme de Paul étaient également 
nécessaires au succès de Tœuvre future. 
Le judéo-christianisme représentait l'esprit 
conservateur, sans lequel il n'y a rien de 
solide ; l'hellénisme, la marche et le progrès, 
sans quoi rien n'existe véritablement. La 



«00 CONFÉRENCES D*ANGLETERKE 

vie est le résultat d'un conflit entre deux 
forces contraires. On meurt aussi bien par 
Tabsence de tout souffle révolutionnaire que 
par l'excès de la révolution. 



TROISIEME CONFERENCE 

PRONONCÉE LE 13 AVRIL 1880 



ROME, CENTRE DE FORMATION DE L AUTORITÉ 

ECCLÉSIASTIQUE 



». 



TROISIÈME CONFÉRENCE 



BOME, CENTRE DE FORMATION DE l'aUTORITÈ 

ECCLÉSIASTIQUE 



I 



Presque toujours les nations créées pour 
jouer un rôle de civilisation universelle, 
comme la Judée, la Grèce, Tltalie de la 
Renaissance, n'exercent leur pleine action 
sur le monde qu'après avoir été victimes de 
leur propre grandeur. Il faut qu'elles meu- 
rent d'abord ; puis le monde vit d'elles, 
s'assimile ce qu'elles ont créé au prix de 



104 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

leur fièvre et de leurs souffrances. Les 
peuples doivent choisir, en effets entre les 
destinées longues, tranquilles, obscures, de 
celui qui vit pour soi, et la carrière troublée, 
orageuse, de celui qui vit pour Thumanité. 
La nation qui agite dans son sein des pro- 
blèmes sociaux et religieux est presque tou- 
jours faible politiquement. Tout pays qui 
rêve un royaume de Dieu, qui vit pour les 
idées générales, qui poursuit une œuvre 
d'intérêt universel, sacrifie par là même 
sa destinée particulière, affaiblit et détruit 
son rôle comme patrie terrestre. On ne 
porte jamais impunément le feu en soi. 
Pour que la Judée fit la conquête religieuse 
du monde, il fallait qu'elle disparût comme 
nation. Une révolution, d'une violence ex- 
trême, éclata dans ce pays en Tan 66. Du- 
rant quatre ans, Tétrange race qui semble 
créée pour défier également celui qui la 



ROME ET LE CHRISTIANISME 105 

bénit et celui gui la maudit fut daos une 
convulsion en face de laquelle l'historien 
doit s'arrêter avec respect comme devant 
tout ce qui est mystérieux. 

Les causes de cette crise étaient ancien- 
nes, et la crise elle-même était inévitable. 
La loi mosaïque, œuvre d'utopistes exaltés, 
possédés d'un puissant idéal socialiste, les 
moins politiques des hommes, était, comme 
l'islam, exclusive d'une société civile paral- 
lèle à la société religieuse. Cette loi, qui 
parait être arrivée à l'état de rédaction 
où nous la lisons au vu" siècle avant 
.f ésus-Ghrist, aurait, même indépendam - 
ment de la conquête assyrienne, fait voler 
en éclats le petit royaume des descendants 
de David. Depuis la prépondérance prise 
par l'élément prophétique, le royaume de 
Juda, brouillé avec tous ses voisins, pris 
d'une rage permanente contre Tyr, en 



106 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

haine avec Edom, Moab et Ammou, n'était 
plus capable de vivre. Je le répète, une na- 
tion qui se voue aux problèmes sociaux et 
religieux se perd en politique. Le jour oîi 
Israël devint « un pécule de Dieu, un 
royaume de prêtres, une nation sainte » , 
il fut écrit qu'il ne serait pas un peuple 
comme un autre. On de cumule pas des 
destinées contradictoires ; on expie toujours 
une excellence par quelque abaissement. 

L'empire achéménide mit Israël un peu 
en repos. Cette grande féodalité tolérante 
pour toutes les diversités provinciales, fort 
analogue au califat de Bagdad et à l'empire 
ottoman, fut l'état oh les Juifs se trouvè- 
rent le plus à Taise. La domination ptolé- 
maïque, au iii^ siècle avant Jésus-Christ, 
semble également leur avoir été assez 
sympathique. Il n'en fut pas de même des 
Séleucides. Antioche éiait devenue un cen- 



ROME ET LE GURISTIANISICB 107 

tre d'activé propagande belle Qi(}ue ; Âu- 
tiochus Épiphane se croyait obligé d'instal- 
ler partout, comme signe de sa puissance, 
rimage de Jupiter Olympien. Alors éclata 
la première grande révolte juive contre la 
civilisation profane. Israël avait supporté 
patiemment la disparition de son existence 
politique depuis Nabuchodonosor ; il ne 
garda plus aucune mesure, quand il entre- 
vit un danger pour ses institutions religieu- 
ses. Une race en général peu militaire fut 
prise d'un accès d'héroïsme; sans armée 
régulière, sans généraux, sans tactique, 
elle vainquit les Séleucides, maintint son 
droit révélé, et se créa une seconde période 
d'autonomie. La royauté asmonéenne né- 
anmoins fut toujours travaillée par de pro- 
fonds vices intérieurs ; elle ae dura qu'un 
siècle. La destinée du peuple juif n'était pas 
de constituer une nationalité séparée: ce 



108 CONFÉRENCES d' AN&LETBRRE 

peuple rêve toujours quelque chose d'inter- 
national ; son idéal n'est pas la cité, c'est la 
synagogue, c'est la congrégation libre. Il en 
est de même pour Tislam, qui a créé un 
empire immense, mais qui a détruit toutes 
nationalité, au sens où nous Tenteudons, 
chez les peuples qu'il a subjugués, et ne 
leur laisse plus d'autre patrie que la mos- 
quée et la zaouia. 

. On applique souvent à un tel état social 
le nom de théocratie, et on a raison, si l'on 
entend dire par là que l'idée profonde des 
religions sémitiques et des empires qui en 
sont sortis est la royauté de Dieu, conçu 
comme unique maître du monde et suzerain 
universel; mais théocratie, chez ces peu- 
ples, n'est pas synonyme de domination de 
prêtres. Le prêtre proprement dit joue un 
faible rôle dans l'histoire du judaïsme et de 
l'islamisme. Le pouvoir appartient au re- 



ROME ET hE CURISTIANIÇMB «109 

présentant de Dieu, à celui que Dieu iji- 
spire, au prophète, au saint homme, à celui 
qui a reçu mission du ciel et qui prouve sa 
mission par le miracle, c'est*à-dire par le 
succès. A défaut de proplaète, le pouvoir est 
au faiseur d'apocalypses et de livres apo- 
cryphes attribués à d'anciens prophètes, ou 
bien au docteur qui interprète la loi divine, 
au chef de synagogue^ et plus encore au 
chef de famille, qui garde le dépôt de la loi 
et le transmet à ses enfants. Un pouvoir civil, 
une royauté n'ont pas grand' chose à faire 
avec une telle organisation sociale. Cette 
organisation ne fonctionne jamais mieux 
que chez des individus répandus, à titre 
d'étrangers tolérés, dans un grand empire 
où ne règne pas l'uniformité. Il est dans la 
nature du judaïsme d'être politiquement 
surbordonné, puisqu'il est incapable de 
tirer de son sein un principe de pouvori mi- 



tlO CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 

litaire. Son essence a été de former des 
communautés, avec leur statut et leur ma- 
gistrat personnel, au sein des autres États, 
jusqu'à ce que le libéralisme moderne ait 
introduit le principe de Tégalité de tous 
devant la loi. 

La domination romaine, établie en Judée 
Tan 63 avant Jésus-Christ par les armes de 
Pompée, sembla d'abord réaliser quelques- 
unes des conditions de la vie juive. Rome, 
à cette époque, n'avait pas pour règle d'as- 
similer les pays qu'elle annexait successive- 
ment à son vaste empire. Elle leur enlevait 
le droit de paix et de guerre, et ne s'arro- 
geait que rarbitrage dans les grandes ques- 
tions politiques. 

Sous les restes dégénérés de la dynastie 
asmonéenne et sous les Hérodes, la nation 
juive conserva une demi-indépendance, où 
son état religieux était respecté. Mais la 



ROME ET LE CHRISTIANISME 111 

crise intérieure du peuple était trop forte. 
Au delà d'un certain degré de fanatisme re- 
ligieux, l'homme est ingouvernable. 11 faut 
dire aussi que Rome tendait sans cesse à 
rendre son pouvoir plus effectif en Orient. 
Les petites royautés vassales, qu'elle avait 
d'abord conservées, disparaissaient de jour 
en jour, et les provinces faisaient retour 
pur et simple à l'empire. Les habitudes 
administratives des Romains, même dans ce 
qu'elles avaient de plus raisonnable, étaient 
odieuses aux Juifs. En général, les Romains 
montraient la plus grande condescendance 
à l'égard des scrupules méticuleux de la . 
nation ; mais cela ne suffisait pas ; les choses 
en étaient venues à un point où l'on ne pou- 
vait plus rien faire sans toucher à une ques- 
tion canonique. Ces reUgions absolues, 
comme l'islamisme, le judaïsme, ne souf- 
frent pas de partage. Si elles ne régnent pas. 



11f CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

elles se disent persécutées. Si elles se sen- 
tent protégées, elles deviennent exigeantes; 
et cherchent à rendre la \ie impossible aux 
autres cultes autour d'elles. 

Je sortirais de mon plan en vous racon- 
tant celte lutte étrange dont Josèphe nous 
a gardé le récit, la terreur dans Jérusalem, 
Simon Bar-Gioras commandant dans la ville, 
Jean de Giskhala avec ses assassins maître 
du temple. Les mouvements fanatiques sont 
loin d'exclure, chez ceux qui s'en font les 
acteurs, la haine, la jalousie, la défiance; 
associés ensemble, des hommes très con- 
vaincus et très passionnés se suspectent 
d'ordinaire, et c'est là une force ; car la 
suspicion réciproque crée entre eux la 
terreur, les lie commepar une chaîne de fer, 
empêche les défections, les moments dé 
faiblesse. L'intérêt crée la coterie ; les 
principes absolus créent la division, inspi- 



ROME ET LE GURiSTIAPTlSME 113 

rent la tentation de décimer, d'expulser, de 
luer ses ennemis. Ceux qui jugent les choses 
humaines avec des idées superficielles 
croient que la révolution est perdue quand 
les révolutionnaires « se mangent les uns 
les autres», comme Ton dit. C'est là, au 
contraire, une preuve que la révolution a 
toute son énergie, qu'une ardeur imperson- 
nelle y préside. On ne vit jamais cela plus 
clairement que dans le terrible drame de 
Jérusalem. Les acteurs semblent avoir en- 
tre eux un pacte de mort. Comme ces ron- 
des infernales où, selon la croyance du 
moyen âge, on voyait Satan formant la 
chaîne entraîner h un gouffre fantastique 
des files d'hommes dansant et se tenant 
par la main, de même la révolution ne 
permet à personne de sortir du branle 
qu'elle mène. La terreur est derrière lès 
comparses; tour à tour, exaltant les uns 

10. 



iik CONFÉRENCES D'aNGLETERRE 

et exaltés par les autres, ils vont jusqu'à 
Tablme; nul ne peut reculer, car derrière 
chacun est une épée cachée, qui, au mo- 
ment où il voudrait s'arrêter, le force à 
marcher en avant. 

Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que ces 
fous n'avaient pas tout à fait tort. Les exal- 
tés de Jérusalem qui affirmaient que Jéru- 
salem était éternelle, pendant qu'elle brûlait, 
étaient bien plus près de la vérité que les 
gens qui ne voyaient en eux que des assassins . 
Us se trompaient sur la question militaire, 
mais non sur le résultat religieux éloigné. 
Ces jours troubles marquaient bien, en effet, 
le moment où Jérusalem devenait la capitale 
spirituelle du monde. L'ApocalypsC; ex- 
pression brûlante de Famour qu'elle inspi- 
rait, a pris place parmi les écritures reli- 
gieuses de rhumanité, et y a sacré l'image 
de la (( ville aimée ». Âh ! qu'il ne faut 



• ROME ET LE CHRISTIANISME 115 

jamais dire d'avance qui sera dans Tavenir 
saint ou scélérat, fou ou sage! Jérusalem^ 
\ille de bourgeois médiocres ^ aurait poursuivi 
indéfiniment sa médiocre histoire. C'est 
parce qu'elle eut l'incomparable honneur 
d'être le berceau du christianisme qu'elle 
fut victime des Jean de Giskhala, des Bar- 
Gioras, en apparence fléaux de leur patrie, 
en réalité instruments de son apothéose. 
Ces zélateurs que Josèphe traite de brigands 
et d'assassins étaient des politiques du der- 
nier ordre, des militaires peu capables; 
mais ils perdirent héroïquement une patrie 
qui ne pouvait être sauvée. Us perdirent 
une ville matérielle, ils ouvrirent le règne 
de la Jérusalem spirituelle, assise, dans sa 
désolation, bien plus glorieuse qu'elle ne le 
fut aux jours d'Hérode et de Salomon. Que 
voulaient, en effet, les conservateurs, les 
sadduçéens? Ils voulaient quelque chose de 



If6 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

mesquin, la continuation d'une ville de 
prêtres, comme Émèse, Tyane ou Comaue. 
Certes, ils ne se trompaient pas, quand ils 
affirmaient que les soulèvements d'enthou- 
siasme étaient la perte de la nation. La ré- 
volution et le messianisme ruinaient l'exis- 
tence nationale du peuple juif ; mais la 
révolution et le messianisme étaient bien la 
vocation de ce peuple, ce par quoi il contri- 
buait à l'œuvre universelle de la civilisa- 
tion. 



II 



La victoire de Rome fut complète. Un 
capitaine de notre race, de notre sang, un 
homme comme nous, à la tête de légions 
dans le rôle desquelles nous rencontrerions, 
si nous pouvions le lire, plusieurs de nos 
aïeux, venait d'écraser la forteresse du se- 



ROME ET LE CHRISTIAM^ISl^B il7 

mitisme, d'infliger à la loi censée révélée la 
plus grande défaite qu'elle eût jamais rfeçue. 
C'était le triomphe du droit romain, ou 
plutôt du droit rationnel, création toute 
philosophique, ne présupposant aucune ré- 
vélation, sur la TÂora juive, fruit d'une ré- 
vélation. Ce droit, dont les racines étaient en 
partie grecques, mais où le génie pratique 
des Latins eut une si belle part, était le don 
excellent que Rome faisait aux vaincus en 
retour de leur indépendance. Chaque victoire 
de Rome était une victoire pour la raison ; 
Rome apportait dans le monde un principe 
meilleur à plusieurs égards que celui des 
Juifs, je veux dire l'État profane, reposant 
sur une conception purement civile de la 
société. 

Le triomphe de Titus fut donc légitime à 
beaucoup d'égards, et pourtant jamais 
triomphe ne fut plus inutile. La déplorable 



118 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

nullité religieuse de Rome rendit sa \ictoire 
infructueuse. Cette \ictoire ne retarda pas 
d'un jour les progrès du judaïsme; elle ne 
donna pas à la religion de l'empire une 
chance de plus de lutter contre ce redouta- 
ble rival. Ce qui fut perdu sans retour, ce 
fut l'existence nationale du peuple juif; 
mais cela fut un bonheur. La vraie gloire 

du judaïsme était le christianisme, en train 
de naître. Or la ruine de Jérusalem et du 
temple fut pour le christianisme une fortune 
sans égale . 

Si le raisonnement prêté par Tacite* à 
Titus est exactement rapporté, le général 
victorieux crut que la destruction du temple 
serait la ruine du christianisme aussi bien 
que celle du judaïsme. On ne se trompa 
jamais plus complètement. Les Romains 

1 . Fragments de Tacite extraits de Sulpice Sévère 
par M. Bernays. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 119 



s'imaginaient, en arrachant la racine, arra- 
cher en même temps le rejeton ; mais le 
rejeton était déjà un arbuste qui vivait de 
sa vie propre. Si le temple avait survécu, le 
christianisme eût été certainement arrêté 
dans son développement. Le temple survivant 
aurait continué d'être le centre de toutes les 
œuvres judaïques. On n'eût jamais cessé 
de l'envisager comme le lieu le plus saint du 
monde, d'y venir en pèlerinage, d'y apporter 
des tributs. L'Église de Jérusalem, groupée 
autour des parvis sacrés, eût continué, au 
nom de sa primauté, d'obtenir des hom- 
mages de toute la terre, de persécuter les 
chrétiens des Églises de Paul, d'exiger que, 
pour avoir le droit de s'appeler disciple de 
Jésus, on pratiquât la circoncision et on 
observât le code mosaïque. Toute propa- 
gande féconde eût été interdite ; des lettres 
d'obédience signées de Jérusalem eussent 



120 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 



été exigées du missionnaire. Un centre d'au- 
torité irréfragable, un patriarcat composé 
d'une sorte de collège de cardinaux, sous la 
présidence de personnes comme Jacques, 
juifs purs, appartenant à la famille de Jésus, 
se fût établi, et eût constitué un immense 
danger pour l'Église naissante. Quand on 
voit saint Paul, après tant de mauvais pro- 
cédés, rester toujours attaché à TÉglise de 
Jérusalem, on conçoit quelles difficultés eût 
présentées une rupture avec ces saints per^ 
sonnages. Un tel schisme eût été considéré 
comme une énormité. La séparation d'avec 
le judaïsme eût été impossible; or cette se-- 
paralion était la condition indispensable de 

l'existence de la religion nouvelle. La mère 
allait tuer l'enfant. Le temple, au contraire, 
une fois détruit, les chrétiens n'y pensent 
plus; bientôt même ils le tiendront pour un 
lie]u profane : Jésus sera tout pour eux. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 121 

L'Église chrétienne de Jérusalem fut du 
même coup réduite à une importance secon- 
daire. On la voit se reformer autour de l'élé- 
ment qui faisait sa force, les desposyni, les 
membres de la famille de Jésus, les fils de 
Clopas; mais elle ne régnera plus. Ce centre 
de haine et d'exclusion une fois détruit, le 
rapprochement des parjtis opposés de TÉglise 
de Jésus deviendra facile. Pierre et Paul 
seront réconciliés d'office, et la terrible 
dualité du christianisme naissant cessera 
d'être une plaie mortelle. Perdu au fond de 
la Batanée et du Hauran, le petit groupe qui 
se rattachait aux parents de Jésus, aux 
Jacques, aux Clopas, devient la secte ébio- 
nite, et meurt lentement. 

Ces parents de Jésus étaient des gens 
pieux, tranquilles, doux, modestes, travail- 
lant de leurs mains, fidèles aux plus sévères 
prijacipes de Jésus sur la pauvreté, mais en 



ftt CONFÉRENCES D*ANGLBTERRE 

même temps juifs très exacts, mettant le 
titre d'enfant d'Israël avant tout autre avan- 
tage. De Fan 70 à Fan 110 environ, ils gou- 
vernent réellement les Églises au delà du 
Jourdain et forment une sorte de sénat 
chrétien. L'immense danger que renfer- 
maient pour le christianisme naissant ces 
préoccupations de généalogies n'a pas besoin 
d'être démontré. Une sorte de noblesse du 
christianisme était en voie de se former. Dans 
l'ordre, politique, la noblesse est presque 
nécessaire à TÉlat. La politique ayant trait k 
des luttes grossières, qui en font une chose 
plus matérielle qu'idéale, un État n'est bien 
fort quequ and un certain nombre de familles, 
par privilège traditionnel, ont pour devoir et 
pour intérêt de suivre ses affaires, de le re- 
présenter, de le défendre. Mais, dans l'ordre 
de l'idéal, la naissance n'est rien ; chacun vaut 
en proportion de ce qu'il découvre de vérité, 



ROME ET LE CHRISTIANISME lf3 

de ce qu'il réalise de bien. Les institutions 
qui ont un but religieux, littéraire, moral, 
sont perdues, quand des considérations de 
famille, de caste, d'hérédité, viennent à y 
préiraloir. Les neveux et les cousins de Jésus 
eussent causé la perte du christiam'sme, si 
déjà les Églises de Paul n'avaient eu assez de 
force pour faire contrepoids à cette aristo- 
cratie, dont la tendance eût été de se pro- 
clamer seule respectable et de traiter tous 
les convertis en intrus. Des prétentions ana- 
logues à celles des Alides dans l'islam se fus- 
sent produites. L'islamisme eût certaine- 
ment péri sous les embarras causés par 
la famille du prophète, si le résultat des 
luttes du premier siècle de l'hégire n'eût été 
de rejeter sur un second plan tous ceux qui 
avaient tenu de trop près .à la personne du 
fondateur. Les vrais héritiers d'un grand 
homme sont ceux qui continuent son œuvre, 



124 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

et non ses parents selon le sang. Considérant 
la tradition de Jésus comme sa propriété, la 
petite coterie des Nazaréens, comme on les 
appelait, Teût sûrement étouffée. Heureuse- 
ment ce cercle étroit disparut de bonne heure ; 
les parents deJésus furent bientôt oubliés au 
fond du Haiiran. Ils perdirent toute impor- 
tance et laissèrent Jésus à sa vraie famille, à 
la seule qu'il ait reconnue, à ceux qui «enten- 
dent la parole de Dieu et qui la gardent » . 



, 



III 



AmesurequeTÉglise de Jérusalem baisse, 
rÉglise de Rome s'élève, ou, pour mieux 
dire, un phénomène se manifeste avec évi- 
dence dans les années qui suivent la victoire 
de Titus, c'est que l'Église de Rome devient 
déplus en plus l'héritière de celle de Jérusa- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 125 

lem, et se substitue à elle. L'esprit des deux 
Églises est le même ; mais ce qui était un 
danger à Jérusalem devint un avantage à 
Rome. Le goût pour la tradition et la hiérar- 
chie, le respect pour Tautorité sont en quel- 
que sorte Iransplantés des parvis du temple 
en Occident. Jacques, frère du Seigneur, 
avait été à Jérusalem une manière de pape ; 
Rome va reprendre le rôle de Jacques. 
Nous aurons le pape de Rome. Sans Titus, 
nous aurions eu le pape de Jérusalem. Mais 
il y a cette grande différence que le pape de 
Jérusalem eût étouffé le christianisme au 
boiitde cent ou deux cents ans, tandis que le 
pape de Rome en a fait la religion de Funivers . 
Cela se vit bien en un très important per- 
sonnage qui paraît avoir été chef de l'É- 
glise romaine dans les dernières années du 
i" siècle, et sur lequel je suis heureux de 

me trouver d'accord avec un de vos critiques 

ii. 



126 CONFÉRENCES D*AN6LETERRE 

les plus habiles et les plus éclairés, M.Light- 
foot* Il s'agit de Clément Romain. Dans 
la pénombre où il reste, enveloppé et 
comme perdu dans la poussière lumineuse 
d'un beau lointain historique, Clément est 
une des grandes figures du christianisme 
naissant; on dirait une tête d'une vieille fres- 
que effacée de Giotto, reconnaissable encore 
à son auréole d'or et à quelques vagues 
(raits d*un éclat pur et doux. Ce qui est hors 
de doute, c'est le haut rang qu'il eut dans la 
hiérarchie toute spirituelle de FÉglise de son 
temps et le crédit sans égal dont il jouit* Son 
approbation faisait loi. Tous les partis se 
l'attribuèrent, et voulurent se couvrir de son 
autorité. Il est probable qu'il fut un des 
agents les plus énergiques de la grande 
œuvre qui était en train de s'accompUr, je 
veux dire la réconciliation posthume de 
Pierre et de Paul et la fusion des deux 



ROME ET LE CHRISTIANISME lt7 

partis, sans Funioii desquels Fœuvre du 
Christ ne pouvait que périr. Sa haute 
personoalilé, grandie encore par la légende^ 
fut, après celle de Pierre, la plus sainte 
image de la primitive Rome chrétienne. 
Déjà ridée d'une certaine primauté de 
rÉglise de Rome commençait à se faire jour. 
On accordait à cette Église le droit d'avertir 
les autres Églises, de régler leurs différends. 
Pareils privilèges, on le croyait du moins, 
avaient été accordés à Pierre entre les dis- 
ciples. Or, un lien déplus en plus étroit s'é- 
tablissait entre Pierre et Rome. Du temps de 
Clément des dissensions graves déchiraient 
rÉgUse de Corinthe. L'Église romaine con- 
sultée sur ces troubles répondit par une 
épître qui nous a été conservée. L'épître est 
anonyme, mais une tradition des plus an- 
ciennes veut que Clément en ait été le ré- 
dacteur. L'Église de Corinthe n'avait guère 



1Î8 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

ehangé depuis saint Paul. C'était le même 
esprit d'orgueil, de dispute, de légèreté. On 
sent que la principale opposition contre la hié- 
rarchie résidait dans cet esprit grec, toujours 
mobile, parce qu'il était vivant, indiscipliné, 
ne sachant pas (et pour moi je lui en sais gré), 
ne sachant pas, dis-je, réduire une foule à 
l'état de troupeau. Les femmes, les enfants 
étaient en pleine révolte. De» docteurs trans- 
cendants s'imaginaient posséder sur toute 
chose des sens profonds, des secreîs mysti- 
ques, analogues au don des langues et au 
discernement des esprits. Ceux qui étaient 
honorés de ces dons surnaturels méprisaient 
les anciens et aspiraient à les remplacer. 
Corinthe avait un presbytérat respectable, 
mais qui ne visait pas à la haute mysticité. 
Les illuminés prétendaient le rejeter dans 
l'ombre et se mettre à sa place ; quelques 
presbyterz îureïLl même destitués. La lutté 



ROME* ET LE CHRISTIANISME 1^9 

de la hiérarchie établie et des révéla- 
tions personnelles commençait, et cette lutte 
.remplira toute l'histoire de TÉglise, Tâme 
privilégiée trouvant mauvais que, malgré 
les faveurs dont elle est honorée, un clergé 
grossier, étranger à la vie spirituelle, la 
domine officiellement. C'était, on le voit, 
l'hérésie du mysticisme individuel main- 
tenant les droits de l'esprit contre Fauto- 
rité, prétendant s'élever au-dessus du com- 
mun des mortels et du clergé ordinaire, 
au nom de ses rapports directs avec la Di- 
vinité. 

L'Église romaine était dès lors l'Église 
de l'ordre, de la subordination, de la règle. 
Son principe fondamental était que l'hu- 
milité, la soumission valent mieux que les 
dons les plus sublimes. Son épître est le 
premier liianifeste dans l'Église chrétienne 
du principe d'autorité. 



130 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE 

•^ ,__, ■■_■_ _ ,__ ■ 

On fut très surpris, il y a quelques 
années, de la parole d'un archevêque fran- 
çais, alors sénateur, qui dit à la tribune : 
« Mon clergé est mon régiment. » Clément 
l'avait dit bien avant lui. L'ordre et l'obéis- 
sance, voilà la loi suprême de la famille et 
de l'Église. « Considérons les soldats qui 
» servent sous nos souverains, avec quel 
» ordre, quelle ponctualité, quelle soumis- 
» sion ils exécutent ce qui leur est corn- 
» mandé. Tous ne sont pas préfets ni tri- 
» buns, ni centurions, mais chacun en son 
» rang exécute les ordres de l'empereur et 
» des chefs. Les grands ne peuvent exister 
» sans les petits, ni les petits sans les grands. 
» En toute chose, il y a mélange d'éléments 
» divers, et c'est grâce à ce mélange que 
» tout marche. Prenons pour exemple notre 
» corps* La tête sans les pieds n'est rien ; 
» les pieds ne sont rien sans la tête. Les 



HOME ET LE CHRISTIANISME 131 

» plus petits de dos organes sont nécessaires 
» et servent au corps entier; tous conspi- 
» rent et obéissent à un même principe de su- 
» bordination pour la conservation du tout. » 
L'histoire de la hiérarchie ecclésiastique 
est l'histoire d'une triple abdication, la com- 
munauté des fidèles remettant d'abord tous 
ses pouvoirs entre les mains des anciens ou 
presbyteri, le corps presbyléral arrivant en- 
suite à se résumer en un seul personnage 
qui est Vepiscopos ; puis les episcopi de l'É- 
glise latine arrivant à reconnaître pour chef 
un d'entre eux qui est le pape. Ce dernier 
progrès, si on peut l'appeler ainsi, ne s'est 
accompli que de nos jours. La création de 
l'épiscopat, au contraire, est l'œuvre du 
11* siècle. L'absorption de l'Église par les 
presbyteri est un fait accompli avant la fin 
du i". Dans l'épître de Clément Romain, 
ce n'est pas encore de l'épiscopat, c'est du 



13Î CONFÉIIENCES d'âNGLETERRE 



presbylérat qu'il s'agit. On n'y trouve pas 
trace d'un presbyteros supérieur aux autres 
et devant détrôner les autres. Mais l'auteur 
proclame hautement que le presbytérat, le 
clergé, est antérieur au peuple. Les apôtres, 
en établissant des Églises, ont choisi- par 
l'inspiration deTEsprit, « les évêques et les 
diacres des futurs croyants ». Les pouvoirs 
émanaut des apôtres ont été transmis par 
une succession régulière. Aucune Église n'a 
donc le droit de destituer ses anciens. Le 
privilège des riches est nul dans l'Église. 
Pareillement ceux qui sont favorisés de 
dons mystiques, loin de se croire au-dessus 
de la hiérarchie, doivent être les plus sou- 
mis. On touchait au grand problème : « Qui 
existe dans l!Éghse? Est-ce le peuple? Est- 
ce le clergé? Est-ce l'inspiré? » La question 
s'était déjà posée du temps de saint Paul, 
qui la résolvait de la vraie manière, par la 



ROME ET LE CHRISTIANISME 133 

charité mutuelle. Notre épître tranche la 
question dans le sens du pur catholicisme. 
Le titre apostolique est tout, le droit du 
peuple est réduit à rien. On peut donc dire 
que le catholicisme a bien eu son origine à 
Rome, puisque FEglise dé Rome en a tracé 
la première règle. La préséance n'appartient 
pas aux dons spirituels, à la science, à la 
distinction; elle appartient à la hiérarchie, 
aux pouvoirs transmis par le canal de For- 
dination canonique, laquelle se rattache aux 
apôtres par une chaîne non interrompue. 
On sentait que TÉgUse libre, comme l'avait 
conçue Jésus, et comme saint Paul l'admet- 
tait encore, était une utopie, dont il n'y 
avait rien à tirer pour l'avenir. Avec la h- 
berté évangélique, on avait le désordre; 
ou ne voyait pas qu'avec la hiérarchie 
on aurait à la longue l'uniformité et la 

mort. 

il 



t34 CONFÉRENCES D*ANGLETERRB 



IV 



Clément n'avait probablement vu ni Pierre 
ni Paul. Son grand sens pratique lui montra 
que le salut de l'Église chrétienne exigeait 
la réconciliation des deux fondateurs. In- 
spira-t-il l'auteur des Actes, qui nous pré- 
sente cette réconciliation comme accomplie, 

et avec qui il paraît avoir eu des rapports, 

« 

ou ces deux âmes pieuses tombèrent-elles 
spontanément d'accord sur la direction qu'il 
convenait d'imprimer à l'opinion chré- 
tienne? Nous l'ignorons faute de documents. 
Ce qu'il y a de sûr, c'est que la réconciliation 
de Pierre et de Paul fut une œuvre romaine. 
Rome avait deux Églises, l'une venant de 
Pierre, l'autre venant de Paul. A ces nom- 
breux convertis qui arrivaient à Jésus, les 
uns par le canal de l'école de Pierre, les 



ROME ET LE CHRISTIANISME 135 

autres par le canal de Técole de Paul, et qui 
étaient tentés de s'écrier : « Quoi ! il y a 
donc deux Christs? » il fallait pouvoir dire : 
« Non, Pierre et Paul s'entendirent parfai- 
tement. Le christianisme de Fun, c'est le 
christianisme de l'autre. » Peut-être (c'est 
une hypothèse ingénieuse de M. Strauss) 
une légère nuance fut-elle à ce propos in- 
troduite dans la légende évangélique de la 
pêche miraculeuse. Selon le récit de Luc, 
les filets de Pierre ne suffisent pas à contenir 
la multitude des poissons qui veulent se lais- 
ser prendre; Pierre est obligé de faire si- 
gne à des collaborateurs de venir l'aider; 
une seconde barque (Paul et les siens) se 
remplit comme la première, et la pêche du 
royaume de Dieu est surabondante. 

La vie des deux apôtres commençait à de- 
venir fort ignorée. Tous ceux qui les avaient 
vus avaient disparu, la plupart sans laisser 



136 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

d'écrits. On avait la liberté entière de broder 
sur ce canevas vierge encore. Amis et en - 
neiiiis profitaient de l'inconnu pour créer 
des arguments à leurs thèses et pour satis- 
faire leurs haines. Une vaste légende ébio- 
nite s'était formée à Rome et se fixa sous le 
titre de « la Prédication » ou « les Voyages 
de Pierre» , vers Tan 130, c'est-à-dire 66 ans 
environ après la mort des apôtres. Les voya- 
ges et les prédications de Pierre en étaient 
l'objet principal. On y racontait les missions 
du chef des apôtres, principalement le long 
de la côte de Phénicîe, les conversions qu'il 
avait opérées, ses luttes, surtout contre le 
grand Antéchrist qui était à cette époque le 
spectre delà conscience chrétienne, Simon 
de Gitton. Mais souvent, à mots couverts, 
sou» ce nom abhorré se cachait un autre 
personnage : c'était le faux apôtre Paul, 
l'ennemi de la Loi, le destructeur de l'Église 



ROME Et LE CHRISTIANISME 137 

véritable- L'Église véritable c'était celle de 
Jérusalem présidée par Jacques, frère du 
Seigneur. Aucun apostolat n'était valable, 
s'il ne pouvait montrer des lettres émanant 
de ce collège central. Paul n'en avait pas, 
c'était donc un intrus. Il était « l'homme 
ennemi » qui venait par derrière semer Fî- 
vraie sur les pas du vrai semeur. Aussi avec 
quelle furie Pierre mettait à nu ses impos- 
tures, ses fausses allégations de révélations 
personnelles, son ascension au troisième 
ciel, sa prétention de savoir sur Jésus des 
choses que les auditeurs de l'Évangile n'a- 
vaient pas entendues, la manière exagérée 
dont lui ou ses disciples comprenaient la 
divinité de Jésus ! 

Ces bizarreries de sectaires peu éclairés 
fussent restées sans conséquence ailleurs 
qu'à Rome ; mais tout ce qui se rapportait à 
Pierre prenait dans la capitale du monde des 

42. 



)38 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 

proportions considérables. Malgré ses héré- 
sies, le livre des « Prédications de Pierre » 
avait pour les orthodoxes un grand intérêt. 
La primauté de Pierre y était proclamée. Saint 
Paul y était injurié, mais quelques retouches 
pouvaient atténuer ce que de pareilles atta- 
ques avaient de choquant. Aussi plusieurs 
essais furent-ils faits pour diminuer les sin- 
gularités du livre nouveau e.t l'adapter aux 
besoins des catholiques. Ces façons de re- 
manier les livres dans le sens de la secte 
dont on faisait partie étaient à l'ordre du jour. 
Peu à peu la force des choses s'imposait ; 
tous les hommes sensés voyaient qu'il n'y 
avait de salut pour l'œuvre de Jésus que 
dans la parfaite réconciliation des deux 
chefs de la prédication chrétienne. Paul 
conserva jusqu'au v* siècle des ennemis 
acharnés, les nazaréens; il eut également 
des disciples exagérés, comme Marcion. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 139 

En dehors de cette droite et de cette 
gauche obstinées, il se fit une fusion des 
masses modérées, qui, bien que devant leur 
christianisme à Tune des écoles et lui demeu- 
rant attachées, reconnurent pleinement le 
droit des autres à s^appeler chrétiens. Jac- 
ques, partisan d'un judaïsme absolu, fut sa- 
crifié ; quoiqu'il eût été le vrai chef de la 
circoncision , on lui préféra Pierre, qui s'était 
montré beaucoup moins blessantpour lesdis- 
ciples de Paul. Jacques ne garda de partisans 
fougueux que parmi les judéo-chrétiens. - 

11 est difficile de dire qui gagna le plus à 
cette réconciliation. Les concessions \inrent 
principalement du côté de Paul; tous les 
disciples de ce dernier admettaient Pierre 
sans difficulté, tandis que la plupart des 
chrétiens de Pierre repoussaient Paul. Mais 
les concessions viennent le plus souvent des 
forts. En réalité, chaque jour donnait la vie- 



140 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

toire à Paul. Chaque gentil qui se conver- 
tissait faisait pencher la balance de son côté. 
Hors de Syrie, les judéo-chrétiens étaient • 
comme noyés par le flot des nouveaux con- 
vertis. Les Églises de Paul prospéraient; 
elles avaient un bon sens, une solidité d'es- 
prit, des ressources pécuniaires que les 
autres n'avaient pas. Les Églises ébionitès, 
au contraire, s'appauvrissaient tous les jours. 
L^argent des Églises de Paul passait à faire 
vivre des pauvres glorieux, incapables de 
rien gagner, mais qui possédaient la tradi^ 
tion vivante de Tesprit primitif. Ce qu'il- y 
avait chez ces derniers de piété élevée, de 
sévérité de mœurs, les communautés de 
chrétiens d'origine païenne l'admiraient, 
l'imitaient, se l'assimilaient. Bientôt on ar- 
riva, pour les personnes les plus éminentes 
de rÉglise de Rome^ à ne plus pouvoir faire 
la distinction. L'esprit doux et conciliant qui 



ROME ET LE CHRISTIANISHB 141' 

avait déjà été représenté par Clément Ro- 
main et saint Luc, prévalut. Le contrat dé 
paix fut scellé. On convint, selon le système 
de l'auteur des Actes, que Pierre avait con- 
verti les prémices des Gentils, que le pre- 
mier il les avait déliés du joug de là Loi. Il 
fut admis que Pierre et Paul avaie^jt été les 
deux chefs, les deux fondateurs de FÉglise 
de Rome. Pierre et Paul devinrent les deux 
moitiés d'un couple inséparable, deux lumi- 
naires comme le soleil et la lune. Ce que 
Tun a enseigné, l'autre l'a enseigné aussi ; 
ils ont toujours été d'accord, ils ont com- 
battu les mêmes ennemis. Ont été tous deux 
victimes des perfidies de Simon le Magicien ; 
à Rome, ils ont vécu comme deux frères; 
l'Église de Rome est leur œuvre commune. 
La suprématie de cette Église fut fondée 
pour des siècles. 

Ainsi de la réconciliation des par^/s et de 



!4S CONFÉRENCES d'aN0LETERRE 

Tapaisement des luttes primitives sortit une 
grande unité, l'Église catholique, TÉglise à 
la fois de Pierre et de Paul, étrangère aux 
rivalités qui avaient marqué le premier siècle 
du christianisme. C'étaient les Églises de 
Paul qui avaient montré le plus d'esprit de 
conciliation; ce furent elles qui triomphè- 
rent. Les ébionites obstinés restèrent dans 
le judaïsme et participèrent de son immobi- 
lité. Rome fut le point où s'opéra cette 
grande transformation. Déjà la haute des- 
tinée chrétienne de cette ville extraordinaire 
s'écrivait en traits lumineux. 

C'était surtout la mort des deux apôtres 
qui préoccupait les partis et donnait lieu 
aux combinaisons les plus diverses. Le tissu 
de la légende se formait à cet égard par un 
travail instinctif, presque aussi impérieux 
que celui qui avait présidé à la confec- 
tion de la légende de Jésus. La Qn de la 



BaJK$ ET LE CHRISTIANISME 143 

vie de Pierre et de Paul était commandée 
d priori. On soutint que le Christ avait an- 
noncé le martyre de Pierre, comme il avait 
prédit la mort des fils de Zébédée. On éprou- 
vait le besoin d'associer dans la mort les 
deux personnages qu'on avait réconciliés de 
force. On voulut, et peut-être en cela n'était- 
on pas loin du vrai, qu'ils fussent morts 
ensemble^ ou du moins par suite du même 
événement. Les lieux qu'on crut avoir été 
sanctifiés par ce drame sanglant furent 
fixés de bonne heure et consacrés par des 
memoriœ. En pareil cas, ce que le peuple 
veut finit toujours par l'emporter. La lé- 
gende fait rétrospectivement l'histoire 
comme elle aurait dû être et comme elle 
n'est jamais. Récemment encore, il n'y avait 
pas de lieu populaire en Itahe oîi l'on ne vît 
côte à côte les portraits de Victor- Emma- 
nuel et de Pie IX, et la croyance générale 



1 W» CONFÉRENCES d'aNGLETBRRE 

voulait que ces deux hommes , représentant 
des principes dont la réconciliation est, 
selon le sentiment général, nécessaire à 
ritalie, eussent été au fond très Lien en- 
semble. Si, de notre temps, de pareilles 
vues s'imposaient à l'histoire, on lirait un 
jour, dans des documents réputés sérieux, 
que Victor-Emmanuel, Pie IX (on y join- 
drait probablement Garibaldi) se voyaient 
secrètement, s'entendaient, s'aimaient. Au 
moyen âge, à diverses reprises, on cher- 
cha également, pour apaiser les haines 
des dominicains et des franciscains, à prou- 
ver que les fondateurs de ces deux ordres 
avaient été deux frères, vivant entre eux 
dans les rapports les plus affectueux, que 
leurs règles n'en firent d'abord qu'une, que 
saint Dominique se ceignit de la corde de 
saint François. 

En ce qui concerne Pierre et Paul, le tra- 



B'OME ET LB GHBlStl ANI8ME MR 



vail de la légende fut riche et rapide. Rome 
et tous ses environs, surtout la voie d'Ostie, 
furent comme remplis des souvenirs qu'on 
prétendait se rapporter aux derniers jours 
des deux apôtres. Une foule de circonstan- 
ceé touchantes, la fuite de Pierre, la vision 
de Jésus portant sa croix, Yiterum crucifigi^ 
le dernier adieu de Pierre et de Paul, la 
rencontre de Pierre et de sa femme, Paul 
aux eaux Salviennes^ Plautilla envoyant 
le mouchoir qui retenait ses cheveux pour 
bander les yeux de Paul, tout cela fît un bel 
ensemble, auquel il ne manqua qu'un ré- 
dacteur à la fois habile et naïf. Il était trop 
tard; la veine de la première littérature 
chrétienne était épuisée ; la sérénité du nar- 
rateur des Actes éidxi perdue; le ton ne 
s'élevait plus au-dessus du conte et du ro- 
man. On ne sut pas choisir entre une foule 
de rédactions également apocryphes; en 



13 



146 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 

vain chercha-t-on à couvrir ces faibles récils 
des noms les plus vénérés (pseudo-Linus, 
pseudo-Marcel) ; la légende romaine de 
Pierre et de Paul resta toujours à Télatspo- 
radique. Elle fut plus racontée par les gui- 
des pieux que sérieusement lue. Ce fut une 
aCTaire loule locale ; aucun texte ne se vit 
consacré pour la lecture dans les églises et 
ne fit autorité. 

Beaucoup d'entre vous, Mesdames et Mes- 
sieurs, iront à Rome, ou y retourneront. Eh 
bien ! si vous gardez quelque bon souvenir 
de ces conférences, allez en mémoire de moi 
aux eaux Salviennes, aile tre fontane ^ au delà 
de Saint-Paul liors-les-Murs. C'est un des 
plus beaux endroits de la campagne de 
Rome, désert, humide, vert et triste* Une 
profonde dépression dans le sol, couronnée 
par ces grandes lignes horizontales que ne 



ROME ET LE CHRISTIANISME 147 

« 

trouble aucun détail vivant, y amène des eaux 
claires et froides. On y respire la fièvre, la 
moisissure du tombeau. Des trappistes se 
sont établis là et y pratiquent consciencieu 
sèment leur suicide religieux. Quand vous 
ferez le voyage, asseyez-vous là un peu, pas 
trop longtemps (on y prend vite la fièvre), et, 
pendant que le trappisie vous donneraà boire 
de Teau qui jaillit aux trois bonds que fît la 
tête de Paul, pensez à celui qui vint ici cau- 
ser avec vous de ces légendes, et que vous 
voulûtes bien écouter avec tant de courtoisie 
et de bienveillante attention. 



QUATRIÈME CONFÉRENCE 

PRONONCÉE LE li AVRIL 1880 



ROME, CAPITALE DU CATHOLICISME 



13. 



QUATRIÈME CONFÉRENCE 
I 

ROME, CAPITALE DU CATHOLICISME 



Mesdames et Messieurs, 

. L'importance des Églises, dans la primi- 
tive communauté chrétienne, était en pro- 
portion de leur noblesse apostolique ; cela 
était tout simple. La garantie de l'ortho- 
doxie était la succession des évoques par 
laquelle les grandes Eglises se rattachaient 
aux apôtres. Un lien direct p^araissait une 
assurance bien plus forte de conformité de 
doctrine; on y tenait extrêmement. Or, que 



IftS CONFÉRENCES d'aNGLETERRK 

dire d'une Église fondée à la fois par Pierre 
et par Paul ? Il est clair qu'une telle Église 
devait passer pour avoir sur les autres une 
véritable supériorité. Ce fut le chef-d'œuvre 
d'habileté de TÉghsc romaine d'avpir réussi 

■ I • • . , • 

à établir cette croyance. La destinée ecclé- 
siastique de Rome était dès lors fixée. Quand 
elle aura épuisé son rôle profane, cette ville 
en aura un autre, un rôle sacré, un rôle 
à la façon de Jérusalem. Ce christianisme, 
qu'elle a si cruellement combattu, elle saura 
le confisquer à son profit : tant rhumanité 
échappe avec peine à ceux que le sort â de- 
signés pour cette grande tâche séculaire, 
regere imperio populos ! 

Rome était sous Antonin et Marc-Aurèle 
au plus haut période de sa grandeur ; son 
règne sur le monde semblait incontesté ; 
aucun nuage ne se voyait à 1 horizon. Loin 
de se ralentir, le mouvement qui portait les 



ROME BT £B CHRISTIANISME 153 

provinciaux, surtout de TOrient, à \enir s*y 
entasser, augmentait d'intensité. La popula- 
tion parlant grec était plus considérable 
qu'elle ne Tavail jamais été. Tout ce qui vou- 
lait se faire une place au soleil aspirait à 
venir à Rome; rien n'était consacré que ce 
qui avait pris sa marque à cette universelle 
exposition des produits de l'univers en- 
tier. 

Le centre d'une future orthodoxie catho- 
lique était évidemment là. Sous Ântonin, 
le germe de la papauté existe bien caracté- 
risé. L'Église de Rome se montre de plus 
en plusindifférente à ces spéculations creu- 
ses du gnosticime où se complaisaient des 
esprits pleins de l'activité intellectuelle des 
Grecs, mais gâtés par les rêveries de l'Orient. 
L'organisation de la société chrétienne était 
à Rome le travail principal. Cette ville extra- 
ordinaire y appliquait son génie tout pra- 



454 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

lique et la forte énergie morale qu^elle a 
portée dans les ordres les plus divers. Très 
peu soucieuse de spéculation, décidément 
hostile aux nouveautés dogmatiques, elle 
présidait en maîtresse déjà exercée à tous 
les changements qui s'opéraient dans la 
discipline et dans la hiérachie. 



Ce qui s'élabore, vers les années 120 et 
130, dans l'Église chrétienne, c'est l'épis- 
copat. Or la création de Tépiscopat fut émi- 
nemment l'œuvre de Rome. Toute ecclesia 
suppose une petite hiérarchie, un bureau, 
comme l'on dit aujourd'hui, un président, 
des assesseurs et un petit personnel de ser- 
viteurs. Les associations démocratiques ont 
soin que ces fonctions soient aussi limitées 
que possible quant au temps et aux attribu- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 155 

tioDs ; mais il résulte de là quelque chose de 
précaire, qui fait que jamais association 
démocratique D*a duré au delà des circon- 
stances qui l'ont créée. Les synagogues jui- 
ves ont eu beaucoup plus de continuité, bien 
que le personnel synagogal ne soit jamais 
arrivé à être un clergé. Cela tient à la situa- 
tion subordonnée que le judaïsme a eue 
durant des siècles ; la pression du dehors 
combattait les effets des divisions intérieures. 
Livrée à la même absence de direction, 
rÉghse chrétienne aurait sans doute man- 
qué ses destinées. Si Ton eût continué à 
envisager les pouvoirs ecclésiastiques comme 
émanant de TÉglise même, celle-ci eût perdu 
tout son caractère hiératique et théocrati- 
que. Il était écrit, à l'inverse, qu'un clergé 
accaparerait rÉghse chrétienne, se substi- 
tuerait à elle. Portant la parole en son nom, 
se présentant en toute chose comme son 



15<) CONFliaElVCES d'aNGLËTEBRE 

jmique foudéde pouvoirs, ce clergé sera sa 
force, mais en même temps son ver rongeur^ 
la cause principale de ses futurs écroule- 
ments. 

L'histoire, je le répète, n'a pas d'exem- 
ple d*une transformation plus profonde que 
celle qui s'opéra dans le régime de l'Église 
chrétienne vers le temps d'Adrien et d'An- 
toniu. Il est arrivé dans l'Église chrétienne 
ce qui arriverait dans une association où les 
assistants abdiqueraient entre les mains du 
bureau, et où le bureau abdiquerait à son 
tour entre les mains du. président, si bien 
qu'après cela les assistants ni même les 
anciens n'auraient nulle voix délibérative, 
nulle influence, nul contrôle sur le manie- 
ment des fonds, et que le, président pourrait 
dire: « A moi seul, je suis l'association, w 
Les presbyten{B.nciéns) ou episcopi (officiers, 
surveillants) devinrent très vite les uniques 



ROME ET LE CHRISTIANISME 157 

• ■ 

représentants de l'Eglise, et, presque immé- 
diatement après, une autre révolution plus 
importante encore s'opéra. Entre les près- 
byteri op episcopi^ il y en eut un qui, par 
l'habitude de s'asseoir sur le premier siège, 
absorba les pouvoirs des autres, et devint 
Vepiscopos ou le presbyteros par excellence. 
Le culte contribua puissamment à établir 
cette unité. L'acte eucharistique ne pouvait 
être célébré que par un seul, et donnait à 
celui qui le célébrait une extrême impor- 
tance. Cet episcopos^ avec une rapidité dont 
on est surpris, devint le chef dupresbytérat, 
et par conséquent de l'Église entière. Sa 
cathedra^^ldiCéQ hors rang, et ayant la forme 
d'un fauteuil, devint un siège d'honneur, le 
signe de la primauté. Chaque Église n'a 
plus dès lors qu'un presbyteros en chef, qui 
s'appelle à l'exclusion des dAxivQ^ episcopos . 
A côté de cetévêque, on voit des diacres, 

14 



158 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

— ■ ■ - 

des veuves, un conseil de près bi/ ter i; mais le 
grand pas est franchi ; Févôque est seul 
successeur des apôtres ; le fidèle a totale- 
ment disparu. L'autorité apostolique, cen- 
sée transmise par l'imposition des mains, a 
étouffé l'autorité de la communauté. Les 
évoques des différentes Églises se mettront 
ensuite en rapport les uns avec les autres, 
et constitueront l'Église universelle en une 
espèce d'oligarchie, laquelle tiendra des as- 
semblées, censurera ses propres membres, 
décidera des questions de foi, et à elle seule 
formera un vrai pouvoir souverain. D*un 
côté, les pasteurs; de l'autre, le troupeau. 
L'égalité primitive n'existe plus ; à vrai dire, 
elle n'avait duré qu'un jour ; TÉglise n'est 
désormais qu'un instrument entre les mains 
de ceux qui la dirigent, et ceux-ci tiennent 
leur .pouvoir non de la communauté, mais 
d'une hérédité spirituelle, d'une transmission 



ROME ET LE CHRISTIANISME 159 

prétendant remonter aux apôtres en ligne 
continue. On sent que le système représen- 
tatif ne sera jamais, à un degré quelconque, 
la loi de l'Église chrétienne. 

Ce fut Tépiscopat qui, sans nulle interven- 
tion du pouvoir civil, sans nul appui des tri- 
bunaux, établit ainsi Tordre au-dessus de la 
liberté dans une société fondée d'abord sur • 
l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les 
ébionites, qui n ont pas d'épiscopat, n'ont 
pas non plus l'idée de catholicité. Au premier 
coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas faite 
pour durer. Fondée sur une croyance à la fin 
du monde que les années en s'écoulant de- 
vaient convaincre d'erreur, sa congrégation 
semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'a- 
narchie. La libre prophétie, les charismes, la 
glossolalie, linspiratîon individuelle, c'était 
plus qu'il n'en fallait pour tout ramener aux 
proportions d'une chapelle éphémère. L'in- 



160 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

spiration individuelle créé, mais détruit tout 
de suite ce qu'elle a créé. Après la liberté, il 
faut la règle. L'œuvre de Jésus put être con- 
sidérée comme sauvée le jour où il fut 
admis qiie TÉglise a un pouvoir direct, un 
pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église 
dès lors domine l'individu, le chasse au 
besoin de son sein. L'inspiration passe de 
l'individu à la communauté. Le clergé est le 
dispensateur de toutes les grâces, l'intermé- 
diaire entre Dieu et le fidèle. L'obéissance 
à l'Église, puis à l'évêque, devient le pre- 
mier des devoirs; l'innovation est la marque 
du faux; le schisme sera désormais pour le 
chrétien le pire des crimes. 

A certains égards, on peut dire que ce fut 
là une décadence, une diminution de cette 
spontanéité qui avait été jusque-là éminem- 
ment créatrice. Il était évident que les formes 
ecclésiastiques allaient absorber, étouffer 



• ROME ET LE CHRISTIANISME 161 

l'œuvre de Jésus, que toutes les maDifesta- 
tipns libres de la vie chrétienne seraient 
bientôt arrêtées. Sous la censure de Fépis- 
copat, la glossolalie, la prophétie, la créa- 
tion des légendes, la production de nou- 
veaux livres sacrés seront des facultés 
desséchées ; les charismes seront réduits à 
des sacrements officiels. En un autre sens, 
cependant, une telle transformation était la 
condition essentielle de la force du christia- 
uisme. Et d'abord la centraUsation des pou- 
voirs devenait nécessaire, du moment que 
les ÉgHses arrivaient à être un peu nom- 
breuses ; les rapports entre ces petites so- 
ciétés pieuses ne demeuraient possibles que 
si elles avaient un représentant attitré, 
chargé d'agir pour elles. Il est incontestable, 
de plus, que, sans Fépiscopat, les Églises 
réunies un moment par le souvenir de Jésus 
se fussent dispersées. Les divergences de 

14. 



Itti CONFl^îRENCES d'ANGLETERRE 

doctrines, la différence du tour d ioiagina- 
lion, et par-dessus tout les rivalités, les 
amours-propres non satisfaits, eussent opéré 
à rinfîni leurs effets de désunion et d'émiel- 
tement. Le christianisme eût fini au bout 
de trois ou quatre cents ans, comme le 
mithriacisme et tant d'autres sectes, à qui il 
n'a pas été donné de vaincre le temps. La 
démocratie est quelquefois éminemment 
créatrice; mais c'est à condition que delà 
démocratie sortent des institutions conser- 
vatrices, qui empêchent la fièvre ré>olution- 
uaire de se prolonger indéfiniment. 

Voilà le véritable miracle du christianisme 
naissant. Il tira Tordre, la hiérarchie, Fau- 
torité, l'obéissance du libre assujettissement 
des volontés ; il organisa la foulé, il disci- 
plina Tanarchie. Qui fît ce miracle, autre- 
ment frappant que de prétendues déroga- 
tions aux lois de la nature physique ? L'es- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 163 

prit de Jésus, fortement inoculé en ses 
disciples, cet esprit de douceur, d'abnégation , 
d'oubli du présent, cette unique poursuite 
des joies intérieures, qui tue l'ambition^ 
cette préférence hautement donnée à Ten- 
fance, ces paroles sans cesse répétées 
comme de Jésus : « Que celui qui est le pre- 
mier parmi vous soit le serviteur de tous. ^ 
L'impression laissée par les apôtres n'y con- 
tribua pas moins. Les apôtres restèrent 
vivants et gouvernèrent après leur mort- 
L'idée que le président de l'Église tient son 
mandat des membres de l'Église qui l'ont 
nommé ne se montre pas une seule fois 
dans la littérature de ce temps. L'Église 
échappa ainsi, par l'origine surnaturelle de 
son pouvoir, à ce qu'il y a de caduc dans 
toute autorité déléguée. Une autorité légis- 
lative et executive peut venir de la foule ; 
mais des sacrements, des dispensations de 



iCk CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

grâces célestes n'ont rien à voir avec le suf- 
frage universel. De tels privilèges viennent 
dû ciel, ou, selon la formule chrétienne, de 
Jésus-Christ, source de toute grâce et de 
tout bien. 

La religion de Jésus dévint ainsi quelque 
chose de solide et de consistant. Le grand 
danger du gnosticisme, qui était de diviser 
le christianisme en sectes sans nombre, fut 
conjuré. Le mot d' (f Éghse catholique » 
-éclate de toutes parts, comme le nom de ce 
grand corps qui va désormais traverser les 
siècles sans se briser. Et on voit bien déjà 
le caractère de cette catholicité. Les mon- 
tanistes sont tenus pour des sectaires ; les 
marcionites sont convaincus de fausser la 
doctrine apostolique ; les différentes écoles 
gnostiques sont de plus en plus repoussées 
du sein de l'Église générale. H y a donc 
quelque chose qui n'est ni le montanisme, 



ROME ET LE OBRiSTlANlSMB t65 

ni le marcioDisme, ni le gnosticisme, qui 
est le christianisme non sectaire, le chris- 
tianisme de la majorité des évèques, résis- 
tant aux sectes et les usant toutes, n'ayant, 
si on veut, que des caractères négatifs, mais 
préservé par ces caractères négatifs des 
aberrations piélistes et du dissolvant rationa- 
liste. Le christianisme, comme tous les par- 
lis qui veulent vivre, se discipline lui-même, 
retranche ses propres excès. 11 joint à l'exal- 
tation mystique un fonds de bon sens et de 
modération qui tuera le millénarisme, les 
charismes, la glossolalie, tous ces phéno- 
mènes spirites primitifs. Une poignée 
d'exaltés, comme les montanistes, courant 
au martyre, décourageant la pénitence, con- 
damnant le mariage, n'est pas l'Église. Le 
juste milieu triomphe, il ne sera donné aux 
radicaux d'aucune sorte de détruire l'oeuvre 
de Jé^us. L'Église est toujours d'opinion 



166 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

moyenne ; elle est la chose de tout le monde, 
non le privilège d'une aristocralie. L'aristo- 
cratie piélisle des sectes phrygiennes, et 
Taristocratie spéculative des gnosliques sont 
également déboutées de leurs prétentions. 
Au milieu de l'énorme variété d'opinions 
qui remplit le premier âge chrétien, se con- 
stitue de la sorte un point fixe, l'opinion de 
la catholicité. Pour convaincre l'hérétique, 
il n'est pas nécessaire de raisonner avec lui. 
Il suffit de lui montrer qu'il n'est pas en com- 
m union avec l'Église catholique, avec leâ 
grandes Églises qui font remonter leur 
succession d'évêques jusqu'aux apôtres. 
Quod semper, quod ubique devient la règle 
absolue de vérité. L'argument de prescrip- 
tion, auquel TertuUien donnera une force si 
éloquenle, résume toute la controverse ca- 
tholique. Prouver à quelqu'un qu'il est un 
novateur, un tard venu dans la théologie, 



ROME ET LE CHRISTIANISME 167 

c'est lui prouver qu'il a tort. Règle insuffi- 
sante, puisque, par une singulière ironie du 
sort, le docteur même qui a développé celte 
méthode de réfutation d'une manière si im- 
périeuse, TertuUien est mort hérétique ! 

La correspondance entre les Églises fut 
de bonne heure une habitude. Les lettres 
circulaires des chefs des grandes Églises, 
lues le dimanche à la réunion des fidèles, 
étaient comme une continuation de la littéra- 
ture apostolique. La province ecclésiastique, 
impliquant la préséance des grandes Églises, 
apparaît en germe. L'Église, comme la syna- 
gogue et la mosquée, est une chose es- 
sentiellement citadine. Le chrisliauisme, 
comme le judaïsme et Tislamisme, sera 
une religion de villes. Le campagnard, le 
paganus sera la dernière résistance que 
rencontrera le christianisme. Les chrétiens 
ruraux, très peu nombreux, menaient sans 



1H8 CONFÉRENCES D'aNULETERRE 

doute à Téglise de la ville voisine. Le mu- 
uicipe romain devint ainsi le cadre de FÉ- 
glise. Eutre les villes, la civitas, la grande 
ville, a seule une véritable Église, avec un 
episcopos; la pelife ville est dans la dépen-^ 
dance ecclésiastique de la grande. Cette 
primatie des grandes villes fut un fait capi- 
tal. La grande ville une fois convertie, la 
petite ville et la campagne suivirent le mou- 
vement. Le diocèse fut ainsi l'unité origi- 
nelle du coQglomérat chrétien. Quant à la 
province ecclésiastique, elle répondit à la 
province romaine; les divisions du culte de 
Rome et d'Augsute furent ici la loi secrète 
qui régla lout. Les villes qui avaient un fla- 
mide ou archiereus sont celles qui plus tard 
eurent un archevêque ; le flamen civitaiis 
devint lévêque. A partir du m* siècle, 
le flamine occupe dans la cité le rang 
qui plus tard fut celui de Févêque dans le 



ROME ET LE CHRISTIANISME 1^9 

diocèse. C'est ainsi qu'il se fait que la gé- 
^raphie eccléBÎastique d'un pays est à très 
peu de chose près la géographie de ce 
même pays à l'époque romaine. Le tableau 
des évêchés et deo archevêchés est celui des 
civitates antiques selon leur lien de subor- 
dination. L'empire fut comme le moule où 
la religion nouvelle se coagula. La char- 
pente intérieure, les cadres, les divisions 
hiérarchiques furent ceux de l'Empire. Les 
anciens rôles de l'administration romaine et 
les registres de l'Église au moyen âge et 
même de nos jours ne diffèrent presque pas. 
Ainsi ces grands organismes, qui sont 
devenus une part si essentielle de la vie 
morale et politique des peuples européens, 
ont tous été créés par ces hommes naïfs et 
sincères dont la foi est devenue inséparable 
de la culture morale de Thumanité. L'épis- 
copat, sous Marc-Aurèle, est entièrement 

15 



170 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 

mûr; la papauté existe en germe. Les con- 
ciles œcuméLiques étaient impossibles ; 
Tempire chélien pouvait seul permettre ces 

9 

grandes assemblées ; mais le synode pro- 
vincial fut pratiqué dans les affaires des 
montanistes et de la pâque ; la présidence 
de l'évoque de la capitale de la province fut 
admise sans contestation. 



11 



Rome était le point où se préparait cette 
grande idée de catholicité. Rome devenait 
chaque jour de plus en plus la capitale 
du christianisme, et remplaçait Jérusalem 
comme centre religieux de Tluimanité. Son 
Église avait sur les autres une préséance 
généralement reconnue. Toutes les ques- 
tions douteuses qui déchirent la conscience 



ROME ET LE CHRISTIANISME 171 

chrétienne viennent demander à Rome un 
arbitrage, sinon une solution. On fait ce rai- 
sonnement, certes bien défectueux, que, 
puisque Christ avait fait de Géphasla pierre 
angulaire de son Église, ce privilège devait 
s'étendre à ses successeurs. Par un tour 
de force sans égal, l'Église de Rome avait 
réussi à pouvoir se dire en même temps 
l'Eglise de Pierre et 1 Eglise de Paul. Une 
nouvelle duahté mythique remplaçait celle 
de Romulus et de Rémus. L'évêque de Rome 
devenait l'évêque des évoques, celui qui 
avertit les autres. Rome proclame son droit 
(droit dangereux d'excommunier ceux qui 
ne marchent pas en tout avec elle. Les pau- 
vres arlémonites (sorte d'ariens anticipés) ont 
beau se plaindre de l'injustice du sort, qui 
fait d'eux des hérétiques, taudis que, jusqu'à 
Victor, toute l'Église de Rome pensait comme 
eux ; on ne les écoute pas. L'Église de 



m CONFÉRENCES D*ANGLETfiRIIR 

Rome se mettait dès lors au-dessus de This- 
toire. L'esprit qui, en 1870, fera procla- 
mer rinfaillibilité du pape, se reconnaît, 
dès la fin du ii* siècle, à des signes déjà 
reconuaissables. L'écrit dont fit partie le 
fragment latin connu sous le nom de Canon 
de Muratori^ écrit à Rome vers 180, nous 
montre déjà Rome réglant le canon des 
Églises, donnant pour base à la catholicité 
la passion de Pierre, repoussant également 
le montanisme et le gnosticisme. Irénée ré- 
fute toutes les hérésies par la foi de cette 
Eglise, « la plus grande, la plus ancienne, la 
plus illustre, qui possède par une succession 
continue la vraie tradition des apôtres Pierre 
et Paul, à laquelle, à cause de sa primauté, 
doit recourir tout le reste de TEglise. » 

Une cause matérielle contribuait beau- 
coup à cette prééminence que la plupart des 
Eglises reconnaissaient à l'Église de Rome. 



AQMB ET LE CHRISTIANISME 173 

Cette Eglise [était extrêmement riche ; ses 
biens, habilement administrés, servaient de 
fonds de secours et de propagande aux au- 
tres Églises. Les confesseurs condamnés 
aux mines recevaient d'elle un subside. Le 
trésor commun du christianisme était en 
quelque sorte à Rome. La collecte du di- 
manche, pratique constante de l'Église ro- 
maine, était déjà probablement établie. Un 
merveilleux esprit de tradition animait cette 
petite communauté, où la Judée, la Grèce 
et le Latium; semblaient avoir confondu, en 
vue d'un prodigieux avenir, leurs dons les 
plus divers. Pendant que le monothéisme 
juif fournissait la base inébranlable de la 
formation nouvelle, que la Grèce continuait 
par le guosticisme son œuvre de libre spé- 
culation, Rome s'attachait avec une suite 
qui étonne à l'œuvre du gouvernement. 
Toutes les autorités, tous les artifices lui 

15. 



174 CONFÉRENCES D*ANGLETERBB 

étaient bons pour cela. La politique ne 
recule pas devant la fraude ; or, la politique 
avait déjà élu domicile dans le§ conseils les 
plus secrets de l'Église de Rome. Des veines 
sans cesse renouvelées de littérature apo- 
cryphe, tantôt sous le nom des apôtres, 
tantôt sous le nom de personnages aposto- 
liques comme Clément et Hermas, dès 
qu'elles avaient la garantie de Rome, étaient 
reçues avec confiance jusqu'au bout du 
monde chrétien. 

Cette préséance de l'Église de Rome ne 
fit que grandir au m* siècle. Les évo- 
ques de Rome montrèrent une rare habileté, 
évitant les questions théologiques, mais 
toujours au premier rang dans les questions 
d'organisation et d'administration. La tradi- 
tion de l'Église romaine passe pour la plus 

ancienne de toutes. Le pape Corneille tient 
le premier rang dans l'affaire du novatia- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 17» 

nisme ; on l'y voit, en particulier, destituer 
les évoques d'Italie et leur donner des suc- 
cesseurs. Rome était aussi Tautorité Centrale 
des Églises d'Afrique. 

Et déjà même cette autorité allait aux 
excès. Cela se vit surtout dans l'affaire de la 
pâque. La question était beaucoup plus 
grave que nous ne serions maintenant ten- 
tés de le croire. Dans les premiers temps, 
lous les chrétiens continuèrent à faire delà 
pâque juive leur fête principale. Cette fête, 
ils la célébraient le même jour que les juifs, 
le 14 de nisan, à quelque moment de la se- 
maine que ce jour tombât. Persuadés, selon 
la donnée de tous les anciens Évangiles, que 
Jésus, la veille de sa mort, avait mangé la 
pâque avec ses disciples, ils regardaient une 
telle solennité plutôt comme une commé- 
moration de la Cène que comme un mémo- 
rial de la résurrection. Quand le christia- 



t76 CONFÉRENCES I>* AxNGLETERItE 

oisme se sépara de plus ea plus du judaïsme, 
une telle manière de \oir se trouva fort 
ébranlée. D'abord, une tradiliop nouvelle 
se répandit, d'après laquelle Jésus, avant 
de mourir, n'avait pas mangé la pâque, mais 
était mort le jour même de la pâque juive, 
se substituant ainsi à Tagneau pascal. En 
outre cette fêle purement, juive blessait la 
conscience chrétienne, surtout dans les 
Églises de Paul. La grande fête des chrétiens, 
c'était la résurrection de Jésus, arrivée, en 
tout cas, le dimanche après la Pâque juive. 
D'après cette idée, on célébrait la fête le 
dimanche qui suivait le vendredi venant 
après le 1 4 de nisan. 

A Rome, cette coutume prévalait, au 
moins depuis les pontificats de Xyste et de 
Télesphore (vers 120). En Asie, on était fort 
partagé. Les conservateurs comme Poly- 
carpe, Méliton et toute l'ancienne école, 



BOME ET LE GDRlSTlANiSME t77 

tenaient pour la vieille pratique juive, con- 
forme aux premiers Évangiles et à F usage 
des apôtres Jean et Philippe. Ce fut l'objet 
du voyage de Rome, que, vers l'an 154, 
Polycarpe entreprit sous le pape Anicet. 
L'entrevue entre Polycarpe et Anicet fut 
très cordiale. La discussion sur certains 
points parait avoir été assez vive ; mais on 
s'entendit. Polycarpe ne put persuader à 
Anicet de renoncer à une pratique qui avait 
été celle des évêques de Rome avant lui. 
Anicet, d'un autre côté, s'arrêta quand Po- 
lycarpe lui dit qu'il tenait sa règle de Jean 
et des autres apôtres avec lesquels il avait 
vécu, disait- il, sur le pied de la familiarité. 
Les deux chefs religieux restèrent en pleine 
communion Tun avec l'autre, et même Ani- 
cet fit à Polycarpe un honneur presque sans 
exemple. 11 voulut en effet que Polycarpe, 
dans l'assemblée des fidèles de Rome, pro- 



i78 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 

Donçât à sa place et en sa présence les pa- 
roles de la consécration eucharistique. Ces 
hommes ardents étaient pleins d'un senti- 
ment trop élevé pour faire reposer l'unité 
des âmes sur l'uniformité des rites et des 
observances extérieures. 

Plus tard, malheureusement, Rome mil 
une grande obstination à faire prévaloir son 
rite. Vers l'an 196, la question se représenta 
plus vive que jamais. Les Églises d'Asie 
persistaient dans leur vieil usage ; Rome, tou- 
jours passionnée pour l'unité, voulut les 
réduire. Sur l'invitation du pape Victor, on 
tint des réunions d'évêques ; une vaste cor- 
respondance fut échangée. Mais les évêques^ 
d'Asie, forts de la tradition de deux,apôtres 
et de tant d'hommes illustres, ne voulurent 
pas céder. Le vieux Polycrate^ évêque 
d'Éphèse, écrivit en leur nom une lettre 
assez roide à Victor et à l'Église de Rome. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 179 

Ce qui prouve que la papauté était déjà née 
et bien née, c'est Tincroyable dessein que 
les termes un peu âpres de cette lettre in- 
spirèrentàVictor.llprétendit excommunier, 
séparer de l'Église universelle la province la 
plusillustre, parce qu'elle ne faisait pas plier 
ses traditions devant la discipline romaine. 
Il publia un décret en vertu duquel les Égli- 
ses d'Asie étaient mises au ban de la com- 
munauté chrétienne. Mais les autres évoques 
s'opposèrent à cette mesure violente et rap- 
pelèrent Victor à la charité. Saint Iréoée, 
en particulier, qui, par la nécessité du monde 
où il se trouvait transporté, avait accepté 
pour lui et pour ses Églises de Gaule la cou- 
tume occidentale, ne put supporter la pen- 
sée que les Églises mères d'Asie, auxquelles 
il se sentait attaché par le fond de ses en- 
trailles, fussent séparées du corps de TÉfilise 
universelle. 11 dissuada énergiquemeut Vie- 



180 CONFÉRENCES D'ANGLETBRRE 

1— — ^— ^i^M^^^——^-^ ~m-^ M TT-n m 1 — "— ^^TTit— —^ — ■ -, _ 

tor d'excommunier des Églises qui s'en tè- 
naieut à la tradition de leurs pères, et lui 
rappela les exemples de ses prédécesseurs 
plus tolérants. Cet acte de rare bon sênis 
empêcha le schisme de TOrient et de l'Oc- 
cident de se produire dès lé ji* siècle. 
Irénée écrivit de tous les côtés aux évoques, 
et la question demeura libre pour les Égh- 
ses d'Asie. 

En un sens, la procédure qu'entraîna le 
débat fut plus importante que le débat lui- 
même. A propos de ce différend, FÉgUse fut 
amenée à une notion plus claire de son or- 
ganisation. Et d'abord, il fut évident que le 

laïque n'étail plus rien. Seuls les évêques 

« 

interviennent dans la question, émettent un 
avis. Les évêques se réunissent en synodes 
provinciaux, présidés per l'évêque delà ca^ 
pi taie de la province (l'archevêque de l'a- 
venir), quelquefois par le plus ancien. L'as- 



ROME ET LE CURISTIANISME 181 

semblée synodale aboutit à une lettre qu'on 
expédie aux autres Églises. Ce fut donc 
comme un essai d'organisation fédérative, 
un essai pour résoudre les questions au 
moyen d'assemblées provinciales présidées 
par les évêques, et correspondant ensuite 
entre elles. On chercha plus tard dans les 
pièces de ce grand débat des précédents 
pour les questions de présidence des syno- 
des et de hiérarchie des Églises. Entre 
toutes les Églises^ celle de Rome paraît 
avoir un droit particulier d'initiative. Mais 
cette initiative était loin .d'être synonyme 
d'infaillibilité ; car Eusèbe déclare avoir lu 
les lettres oh les évêques blâmaient énergi- 
quement la conduite de Victor. 



10 



182 CONFÉREiNCES D^ANGLETERRB 



III 



L'autorité, Messieurs, aime Tautorité; les 
autoritaires, comme on dit aujourd'hui, dans 
les ordres les plus divers, se donnent la 
main. Des hommes aussi conservateurs que 
les chefs de l'Église de Rome devaient avoir 
une forte tentation de se réconcilier avec la 
force publique, dont ils reconnaissaient que 
Faction s'exerçait souvent pour le bien. 
Cette tendance avait été sensible dès les 
premiers jours du christianisme. Jésus avait 
tracé la règle. L'effigie de la monnaie était 
pour lui le critérium suprême de la légiti- 
mité, au delà duquel il n'y avait rien à cher- 
cher. En plein règne de Néron, saint Paul 
écrivait : « Que chacun soit soumis aux 
puissances régnantes ; car il n'y a pas de 



ROME ET LE CHRISTIANISME 1S3 

puissance qui ne vienne de Dieu. Les puis- 
sances qui existent sont ordonnées par 
Dieu ; en sorte que celui qui fait de l'oppo- 
sition aux puissances rériste à Tordre établi 
par Dieu... » 

Quelques années après, Pierre, ou celui 
qui écrivit en son nom l'Éptlre connue sous 
le nom de Prima Pétri, s'exprime d'une 
façon presque identique. Clément est égale- 
ment un sujet on ne peut plus dévoué de 
l'empire romain. 

Enfin, un des traits de saint Luc (selon 

moi, ily a un lien entre saint Luc et l'esprit 
de l'Église de Rome), c'est son respect pour 
l'autorité impériale et les précautions qu'il 
prend pour ne pas la blesser. L'auteur des 
Actes évite tout ce qui présenterait les Ro- 
mains comme les ennemis du christianisme. 
Au contraire, il cherche à montrer que, 
dans beaucoup de circonstances, ils ont dé- 



184 CONFÉRENCES D*ANGLETEBRE 

fendu saint Paul et les chrétiens contre les 
Juifs. Jamais un mot blessant pour les ma- 
gistrats civils, Luc aime à montrer com- 
. ment les fonctionnaires romains ont été 
favorables à la secte nouvelle, parfois même 
l'ont embrassée, combien la justice romaine 
est équitable et supérieure aux passions des 
pouvoirs locaux. Il insiste sur les avantages 
que Paul dut à son titre de citoyen romain. 
S'il arrête son récit à l'arrivée de Paul à 
Rome, c'est peut-être pour n'avoir pas à ra- 
conter les monstruosités de Néron. 

Certes, il y avait dans d'autres parties de 
i'empire des chrétiens exaltés qui parta- 
geaient entièrement les colères juives et ne 
rêvaient que la destruction de la ville ido- 
lâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels 
étaient les auteurs d'apocalypses et les au- 
teurs d'écrits sibyllins. Mais les fidèles des 
grandes Églises étaient dans de tout autres 



ROME ET LE CHRISTIANISME 185 

idées. En 70, TÉglise de Jérusalem, avec 
un sentiment plus chrétien que patriotique, 
abandonna la ville révolutionnaire et alla 
chercher la paix au delà du Jourdain. Dans 
la révolte de Barkokébas, la séparation 
fut encore plus caractérisée. Pas un seul 
chrétien ne voulut prendre part à cette ten- 
tative d'un aveugle désespoir. Saint Justin, 
dans ses apologies, ne combat jamais le 
principe de Tempire ; il veut que l'empire 
examine la doctrine chrétienne, l'approuve, 
la contresigne en quelque sorte et con- 
damne ceux qui la calomnient. Le premier 
docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton, 
évêque de Sardes, fait des avances bien plus 
caractérisées encore, et s'attache à montrer 
que le christianisme a de quoi se faire chérir 
d'un vrai Romain. Dans son traité de la 
Vérité, conservé en syriaque, Méliton s'ex- 
prime comme un évêque du iv^ siècle, expo- 

16. 



186 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE 



sant à un Théodose que son premier devoir 
est de procurer par son autorité le triom- 
phe de la vérité (sans nous dire, hélas! à 
quel signe on reconnaît la vérité). Que l'em- 
pire devienne chrétien, et les persécutés 
d'aujourd'hui trouveront que Fingérence de 
l'État dans le domaine de la conscience est 
parfaitement légitime. 

Le système des apologistes, si chaude- 
ment soutenu par TertuUien, d'après lequel 
les bons empereurs ont favorisé le christia- 
nisme, et les mauvais empereurs l'ont per- 
sécuté, était déjà complètement éclos. Nés 
ensemble, disait-on, le christianisme et l'em- 
pire avaient grandi ensemble, prospéré en- 
semble. Leurs intérêts, leurs souffrances, 
leur fortune, leur avenir, tout était en 
commun. Les apologistes sont des avocats, 
et les avocats, dans les ordres les jplus divers, 
se ressemblent. Ils ont 'des arguments pour 



ROME ET LE CHRISTIANISME 187 

toutes les situations et pour tous les goûts. 
Il s'écoulera près de cent cinquante ans 
avant que ces invitations doucereuses et mé- 
diocrement sincères soient entendues. Mais 
le seul fait qu'elles se présentent sous Marc- 
Aurèle à l'esprit d'un des chefs les plus 
éclairés de l'Église est un pronostic de l'ave- 
nir. Le christianisme et l'empire se récon- 
cilieront, ils sont faits Tun pour Tautre. 
L'ombre de MéUton tressaillira de joie quand 
l'empire se fera chrétien et que l'empereur 
prendra en main la cause « de la vérité. » 
Ainsi l'Église faisait déjà plus d'un pas 
vers l'empire. Par politesse, sans doute, 
mais aussi par une conséquence très légi- 
time de ses principes, Méliton n'admet pas 
qu'un empereur puisse donner un ordre 
injuste. On était bien aise de laisser croire 
que certains empereurs n'avaient pas été 
absolument opposés au christianisme ; on 



188 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE 



aimait à raconter que Tibère avait proposé 
au sénat de mettre Jésus au rang des 
dieux ; c'était le sénat qui n'avait pas voulu. 
La préférence décidée du christianisme pour 
le pouvoir, quand il en peut espérer des 
faveurs, se laisse déjà entrevoir. On s'ef- 
force de montrer, contrairement à toute 
vérité, qu'Adrien et Antonin ont cherché 
à réparer le mal causé par Néron et Domi- 
tien. TertuUien et sa génération diront 
la même chose de Marc-Aurèle. TertuUien 
doutera, il est vrai, qu'on puisse être à la fois 
césar et chrétien ; mais cette incompati- 
bilité, un siècle après lui, ne frappera per- 
sonne, et Constantin prouvera que Méliton 
de Sardes fut un homme très sagace le jour 
où il démêla si bien, un siècle et demi 
d'avance, au travers des persécutions pro- 
consulaires, la possibiUté d*un empire chré- 
tien. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 189 

La haine du christîaDisme et de l'empire 
était la haine des gens qui doivent s'aimer 
un jour. Sous les Sévères, le langage de 
rÉglise resta ce qu'il fut sous les Antonins, 
plaintif et tendre. Les apologistes affichent 
une espèce de légitimisme, la prétention que 
l'Église a toujours salué tout d'abord l'em- 
pereur. « Il n'y a jamais eu chez nous, dit 
TertuUien, de partisans de Cassius, de par- 
tisans d'Albin, de partisans de Niger. » 
Légère illusion! Certes la révolte d'Avidius 
Cassius contre Marc-Aurèle fut un crime po- 
litique, et les chrétiens firent bien de n'y pas 
tremper. Quant à Sévère, Albin et Niger, ce 
qui décida entre eux, ce fut le succès, et 
l'Église n'eut d'autre mérite en s'attachant à 
Sévère que de bien deviner qui serait le plus 
fort. Ce prétendu culte de la légitimité au 
fond n'était que celui du fait accompli. Le 
principe de saint Paul portait ses fruits : 



190 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

« Toute puissance vient de Dieu; celui 
qui tient Tépée la tient de Dieu poui» le 
bien. » 

Cette attitude correcte à l'égard du pou- 
voir tenait à des nécessités extérieures tout 
autant qu'aux principes mêmes que l'Église 
avait reçus de ses fondateurs, L'Église était 
déjà une puissante association; elle était 
essentiellement conservatrice ; elle avait be- 
soin d'ordre et de garanties légales: Cela 
se vit admirablement dans le fait de Paul 
de Samosate, évêque d'Antioche sous Au- 
rélien. L' évêque d'Antioche pouvait déjà 
passer à cette époque pour un puissant per- 
sonnage. Les biens de l'Église étaient dans 
sa main ; une foule de gens vivaient de ses 
faveurs. Paul était un homme brillant, peu 
mystique, mondain, un grand seigneur pro- 
fane, cherchant à rendre le christianisme 
acceptable aux gens du monde et à l'auto- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 19^1 

rite. Les piétistes, comme on devait s'y at- 
tendre, le trouvèrent hérétique et le firent 
destituer. Paul résista et refusa d'abandon- 
ner la maison épiscopale. Voilà par où sont 
prises les sectes les plus altières ; elles pos- 
sèdent, et qui peut régler une question de 
propriété ou de jouissance, si ce n'est l'au- 
torité civile? Aurélien passa vers ce temps 
à Antioche; la question lui fut déférée, et 
l'on vit ce spectacle original d'un souverain 
infidèle et persécuteur chargé de décider 
qui était le véritable évêque. Aurélien mon- 
tra, dans cette circonstance, un bon sens 
laïque assez^jieiirarquable. Il se fit apporter 
la corà'espondance des deux évoques, nota 
celui qui était en relation avec Rome et l'I- 
talie et décida que celui-là était le véritable 
évêque d'Antioche. 

Le raisonnement théologique que fit dans 
cette circonstauce Aurélien prêterait à bien 



1^2 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

des objections; mais un fait devenait évi- 
dent, c'est que le christianisme ne pouvait 
plus vivre sans Tempire et que l'empire d'un 
autre côté n'avait rien de mieux à faire que 
d'adopter le christianisme comme sa reli- 
gion. Le monde voulait une religion de con- 
grégations, d'églises ou de synagogues, de 
chapelles, une religion où l'essence du culte 
fût la réunion, l'association, la fraternité. 
Le christianisme remplissait toutes ces con- 
ditions. Son culte admirable, sa morale 
pure, son clergé savamment organisé, lui 
assuraient l'avenir. 

Plusieurs fois, au m* siècle, cette néces- 
sité historique faillit se réaliser. Cela se 
vit surtout sous ces empereurs syriens, 
que leur qualité d'étrangers et la bassesse 
de leur origine mettaient à l'abri des pré- 
jugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent 
une largeur d'idées et une tolérance incon- 



ROME ET LE CURISTIANISME 103 

nues jusque-là. Ces Syriennes d'Émèse, Ju- 
lia Domna, Julia Msesa, Julia Mammaea, 
Julia Soémie, belles, intelligentes, témé- 
raires jusqu'à l'utopie, n'étant retenues par 
aucune tradition ni convenance sociales, ne 
s'arrêtent devant rien; elles font ce que ja- 
mais Romaine n'aurait osé; elles entrent 
au sénat, y délibèrent, gouvernent effective- 
ment l'empire, rêvent de Sémiramis et de 
Nitocris. Le culte romain leur parait froid 
et insignifiant. N'y étant attachées par au- 
cune raison de famille, et leur imagination 
religieuse se trouvant plus en harmonie avec 
le christianisme qu'avec le paganisme ita- 
lien, ces femmes se complaisent dans des 
récits de voyages de dieux sur la terre* 
Philostrate les enchante avec sa Vie d' Apol- 
lonius de Tyane ; peut-être eurent-elles avec 
le christianisme plus d'une affinité secrète « 
Certes, Héliogabale était un insensé ; et 

17 



194 CONFÉRENCES D'aNGLETERBE 

pourtant sa chimère d'un culte monothéiste 
central établi à Rome et absorbant tous les 
autres cultes, montrait que le cercle étroit 
des idées des Antonins était brisé. Âlexan- 
dre-Sévère alla plus loin, il fut sympathique 
aux chrétiens ; non content de leur accorder 
la liberté, il plaça Jésus dana.Ji^e& iaraire 
par un éclectisme touchant. La paix semble 
faite, non, comme sous Constantin, 
défaite d'un des parlis^jnaw'^paTune large 
réconciliation. La même chose se revit sous 
Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et, 
en général, chez les empereurs que leur ori- 
gine étrangère mettait en dehors du patrio- 
tisme romain. 

La lutte redoubla de rage quand ces grands 
réformateurs animés de Tancien esprit, 
Dioclétien et Maximien, crurent pouvoir 
donner à rempirejme nouvelle vie en s'en 
tenant au cercle étroit des idées romaines. 



ROME ET LE CHRISTIANISME 195 

L'Église triompha par ses martyrs; l'orgueil 
romain plia' Constantin vit la force inté- 
rieure de l'Église, les populations de l'Asie 
Mineure, de la Syrie, de la Thrace, de la 
Macédoine, en un mot de la partie orientale 
de Tempire, déjàplus qu'àdemi chrétiennes. 
Sa mère, qui avait été servante d'auberge à 
Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire 
d'Orient, ayant son centre vers Nicée ou 
Nicomédie, et dont le nerf serait les évoques 
et ces multitudes de pauvres matricules à 
l'Église, qui, dans les grandes villes, faisaient 
l'opinion, Constantin fit l'empire chrétien. 
Au point de vue de l'Occident cela nous 
étonne; car les chrétiens n'étaient encore 
en Occident qu'une faible minorité ; en 
Orient, la politique de Constantin fut non 
seulement naturelle, mais commandée. 

Chose singulière ! La ville de Rome reçut 
de cette politique le coup le plus grave qui 



196 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 

Fait jamais frappée. Ce qui réussit avec 
Constantin, ce fut le christianisme ; mais ce 
fut le christianisme oriental. En bâtissant 
une nouvelle Rome sur le Bosphore, Con- 
stantin réduisit la vieille Rome à n'être plus 
que la capitale de l'Occident. Les cata- 
clysmes qui suivirent, les invasions des bar- 
bares, qui épargnèrent Constantinople et 
tombèrent sur Rome de tout leur poids, 
réduisirent l'antique capitale du monde à 

4 

un rôle borné, souvent humble. Cette pri- 
mauté ecclésiastique de Rome qui éclate 
^ Il avec tant d'évidence aux_xn* et m* siècles, 
n'existe plus depuis que l'Orient a une 
existence et une capitale séparées. Con-* 
stantin est le véritable auteur du schisme 
entre l'Église latine et l'Église d'Orient. 

Rome prend sa revanche, d'abord par le 
sérieux et la profondeur de son esprit d'or- 
ganisation*. Quels hommes que saint Sylves- 



^ r 



ROME ET LE CHRISTIANISME 197 

» 

tre, saint Damase, Grégoire le Grand ! Avec 
un courage admirable, elle travaille à la 
conversion des barbares, elle se les attache, 
elle en fait ses clients, ses sujets. Le chef- 
d'œuvre de sa politique fut son alliance avec 
la maison Carlovingienne et le coup hardi 
par lequel elle rétablit dans cette maison 
l'empire mort depuis 300 ans. L'Église de 
Rome se relève alors«plus puissante que ja- 
mais, et devient de nouveau pour huit siè- 
cles le centre de toutes les grandes affaires 
de l'Occident. 

Ici s'arrête ma tâche, Messieurs ; vous 
confierez à d'autres le soin de raconter cette 
prodigieuse histoire de l'Église féodale, _ ses 
grandeurs, ses abus. Un autre ensuite vous 
montrera la réaction contre ces abus, le 
protestantisme, divisant à son tour l'Église 
latine et revenant à l'idée primitive du 

17. 



198 CONFÉRENCES D^ANGLETERRE 

r 

christianisme. Chacune de ces grandes pages 
historiques aura son charme et son en- 
seignement. Celle que je -vous ai racontée 
est pleine de grandeur. On n'est impartial 
que pour les morts. Tandis que le catholi- 
cisme a été une puissance ennemie, un dan- 
ger pour la liberté et l'esprit humain, on avait 
raison de le combattre. Or, quand l'histoire 
sert au combat, on nejracontepas bien. No- 
tre siècle est le siècle de l'histoire, car c'est 
le siècle du doute sur les matières dogma- 
tiques, c'est le siècle oîi, sans entrer dans 
la discussion des systèmes, un esprit éclairé 
se dit à lui-même : « Si, depuis que la rai- 
son existe, tant de milliers de symboles ont 
eu la prétention de présenter la vérité com- 
plète, et si cette prétention s'est toujours 
trouvée vaine, est-il bien probable que je 
sois plus heureux que tant d'autres et que 
la vérité ait attendu ma venue ici-bas pour 



ROME ET LE CURISTIÂNISME 199 

faire sa défîDitive révélation? » Il n'y a pas 
de révélation définitive, il y a un efifort tou- 
chant de l'homme pour rendre supportable 
sa destinée. Mais la conséquence de cela 
n'est pas le dédain, c'est la bienveillance. 
Quiconque croit avoir quelque chose à nous 
apprendre sur notre destinée et sur notre fin 
doit être le bienvenu. Rappelez- vous, dans 
vos vieilles histoires, l'avis judicieux et dis- 
cret de ce chef saxon de Northumbrîe dans 
l'assemblée où Ton discuta si l'on adopte- 
rait la doctrine des missionnaires romains. 
« Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une 
chose qui arrive quelquefois dans les jours 
d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes 
capitaines et tes hommes d'armes, qu'un 
bon feu est allumé, que ta salle est bien 
chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au 
dehors. Vient un petit oiseau qui traverse 
la salle à tire-d'aile, entrant par une porte. 



200 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

I - ' 

sortant par Tautre ; l'instant de ce trajet est 
pour lui plein de douceur, il ne sent plus ni 
la pluie ni Forage ; mais cet instant est ra- 
pide ; Toiseau a fui en un clin d'œil, et de 
l'hiver il repasse dans l'hiver. Tels me sem- 
blent la vie des hommes sur cette terre et son 
cours d'un moment, comparé à la longueur 
du temps qui la précède et qui la suit. Ce 
temps d'avant la naissance et d'après la 
mort est ténébreux ; il nous tourmente par 
l'impossibilité de le connaître ; si donc la 
nouvelle doctrine peut nous en apprendre 
quelque chose d^un peu certain, elle mérite 
que nous la suivions. )> 

Hélas ! les missionnaires de Rome n'ap- 
portaient pas ce minimum de certitude dont 
le vieux chef northumbrien se déclarait, en 
vrai sage qu'il était, décidé à se contenter. 
La vie nous paraît toujours un court passage 
entre deux longues nuits. Heureux celui qui 



ROME ET LE CHRISTIANISME 201 

se laisse endormir au vain bruit des menaces 
qui troublèrent autrefois la conscience hu- 
maine et ne doivent plus que la bercer ! Une 
seule chose est certaine, c'est le'^sourire pa- 
ternel, qui, à certaines heures, traverse la 
nature, attestant qu'un œil nous regarde et 
qu'un cœur nous suit. Gardons-nous de toute 
formule absolue, qui deviendrait un jour un 
obstacle à la libre expansion de nos esprits. 
Il n'est pas de communion religieuse qui ne 
possède encore des dons de vie et de grâce ; 
mais c'est à condition qu'à une docilité hu- 
miliante succède la sympathique adhésion. 
La comparaison du régiment, inventée par 
Clément Romain, et depuis tant de fois ré- 
pétée, doit être tout à fait abandonnée. 

Vous avez voulu que je vous rappelle les 
grandeurs du catholicisme à sa plus belle 
époque. Je vous en remercie. Des liens d'en- 
fance, les plus profonds de tous, m'atta- 



202 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

^ ^ • 

chent au catholicisme, et, quoique je sois 
séparé de lui, souvent je suis tenté de dire 
ce que dit Job (au moins dans notre version 
latine) : Etiam si occiderit me^ in ipso sperabo. 
Cette grande famille catholique est trop 
nombreuse pour n'avoir pas encore un grand 
avenir. Les étranges excès oîi, depuis cin- 
quante ans, elle s'est portée, ce pontificat 
inoui de Pie IX, le plus étonnant qu'il y ait 
dans rhistoire, ne sauraient se terminer 
médiocrement. Il y aura des foudres, des 
éclats comme tous ceux qui accompagnent 
les grands jours des jugements de Dieu. Et 
pour demeurer possible encore, acceptable 
à ceux qui Tont aimée , aurait-elle beau- 
coup à faire, cette vieille mère qui ne sau- 
rait de sitôt mourir? Peut-être trouvera- 
t-elle, pour arrêter le bras de son vainqueur, 
qui est la raison moderne, des arts de ma- 
gicienne, des mots comme ceux que mur- 



ROME ET LE CHRISTIANISME 203 

mura Balder sur le bûcher. L'Église catho- 
lique est une femme; défions-nous des 
paroles charmeresses de son agonie. Figu- 
rons-nous que quelque jour elle se mette à 
nous dire : (^ Mes enfants, tout n'est ici-bas 
que symbole etjque' songe. Il n'y a de clair 
en cô-HiSnde qu'un petit rayon de lumière 
bleue qui traverse les ténèbres et a tout 
l'air d'être le reflet d'une volonté bienveil- 
lante. Venez en mon sein, où l'on trouve 
l'oubli. Pour qui veut des fétiches, j'ai des 
fétictes ; à qui veut les œuvres, j'offre les 
œuvres ; pour qui veut l'enivrement du cœur, 
j'ai le lait de mes mamelles, qui enivre. A 
qui veut l'amour, j'en surabonde; à qui veut 
l'ironie, j'en verse à pleins bords. Venez 
tous ; le temps des tristesses dogmatiques 
est passé. J'aurai de la musique et de l'en- 
cens pour vos funérailles, des fleurs pour 
vos mariages, l'accueil joyeux de mes clo- 



204 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

ches pour vos nouveau-nés. » Ëhbien! si 
elle disait cela, notre embarras serait ex- 
trême. Mais elle ne le dira pas. 

Voire grande et glorieuse Angleterre a 
résolu, Messieurs, la partie pratique de la 
question . Autant la solution théorique du pro- 
blème religieux est impossible, autant il est 
facile de tracer la ligne de conduite que 
rÉtat et l'individu doivent suivre en pareille 
matière. Tout se résume en un seul mot. 
Messieurs: liberté. Quoi de plus simple? La foi 
ne se commande pas ; on croit ce qu'on 
croit vrai ; il ne dépend de personne de tenir 
pour vrai ce qu'il est amené, à tort ou à 
raison, à trouver faux. Nier la liberté de 
penser est une sorte de contradiction. Mais 
de la liberté de penser au droit d'exprimer 
ce que l'on pensej il n'y a qu'un pas. Car le 
droit est le même pour tous ; je n'ai le droit 
d'interdire à personne d'exprimer son avis ; 



ROME ET LE CHRISTIANISME 205 

mais personne n'a le droit de m'interdire 
d'exprimer le mien. Voilà une théorie qui 
paraîtra bien humble aux docteurs transcen- 
dants qui se croient en possession de la vé- 
rité absolue. Nous avons sur eux un grand 
avantage, Messieurs. Ils sont obligés, pour 
être conséquents, d'être persécuteurs; à 
nous, il nous est permis d'être tolérants, tolé- 
rants pour tous, même pour ceux qui, s'ils 
le pouvaient, ne le seraient pas pour nous. 
Oui, allons jusqu'à ce paradoxe ; la liberté 
est la meilleure arme contre les ennemis de 
la liberté. Quelques fanatiques nous le 
disent avec sincérité : « Nous prenons la 
liberté de vous, parce que vous nous la 
devez d'après vos principes ; mais vous ne 
l'auriez pas de nous, car nous ne vous la 
devons pas. » Eh bien 1 donnons-leur la 
liberté tout de même, et ne nous . figurons 
pas qu*à ce marché-là nous serons dupes. 

18 



206 CON.FÉRENGES s'aNGLETERRE 

jNoq; la liberté est le grand dissolvant de 
tous les fanatismes. En réclamant la liberté 
pour mon ennemi, pour celui qui me sup- 
primerait s'il en avait le pouvoir, je lui fais 
en réalité le plus mauvais cadeau. JeFoblige 
à boire un breuvage fort, qui lui tournera la 
tête, tandis que moi je garderai la mienne. 
La science supporte le régime viril de la 
liberté ; le fanatisme, la superstition ne le 
supportent pas. Nous faisons plus de tort 
au dogmatisme en le traitant avec une im- 
placable douceur qu'en le persécutant ; par 
cette douceur nous inculquons le principe 
même qui coupe tout dogmatisme par la 
base : savoir que toute controverse métaphy- 
sique est stérile et qu'en cet ordre la vérité 
pour chacun est ce qu'il croit entrevoir. 
L'essentiel n'est donc pas de faire taire un 
enseignement dangereux, d'éteindre telle 
voix discordante; l'essentiel est de mettre 



ROME ^T LE CHRISTIANISME 207 

Tesprit humain dans un état où la masse 
\oie rinutilité de ces colères. Quand cet 
esprit devient l'atmosphère de la société, le 
fanatique ne trouve presque plus à vivre. Il 
est vaincu lui-même par la mollesse géné- 
rale. Si, au lieu de faire conduire Polyeucte 
au supplice, le magistrat romain l'eût ren- 
voyé en souriant et en lui serrant amicale- 
ment la main, Polyeucte n'eût pas recom- 
mencé ; peut-être même, sur ses vieux jours, 
eût-il ri de son escapade et fût-il devenu un 
homme de bon sens. 



CONFERENCE 



PRONONCEE A L INSTITUTION ROYALE DE LONDUES, 

LE i6 AVRIL i880. 



MARC-AURÈLE 



18. 



CONPÉRENCB A L'INSTITUTION ROYALE 



MARC-AURÈLE 



Mesdames et Messieurs, 

J'ai accepté avec grande joie de venir 
échanger quelques idées avec vous, en cet 
Institut illustre, voué aux plus hautes re- 
cherches de la science et de la vraie philo- 
sophie. Cette île oîi j'ai tant d'amis et que je 
viens de visiter si tardivement, j'y rêvais dès 
mon enfance. Je suis Breton de France; je 
voyais dans nos vieux livres l'Angleterre 
toujours appelée l'île des saints; et, en effet, 



218 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE 



tous nos saints de la Bretagne armoricaine, 
ces saints d'une orthodoxie douteuse et qui, 
s'ils ressuscitaient, s'entendraient mieux avec 
nous qu'avec les jésuites, venaient de l'île 
de Bretagne. On me montrait dans leur 
chapelle l'auge de pierre en laquelle ils 
avaient passé ta mer. De toutes les races^ 
la race bretonne est celle qui a toujours pris 
la religion le plus au sérieux. Même quand 
le progrès de la réflexion nous à montré que 
quelques articles sont à modifier dans la 
liste des choses que nous avions autrefois 
tenues pour certaines, nous ne rompons 
jamais avec le symbole sous lequel nous 
avons d'abord goûté l'idéal. Car la foi ne 
réside pas pour nous en d'obscures propo- 
sitions métaphysiques, elle est dans les 
affirmations du cœur. J'ai donc choisi pour 
ra'entretenir avec vous, non quelqu'une de 
ces subtilités qui divisent, mais, un de ces 



MARG-AURÈLE 213 



sujets chers à l'âme, qui rapprochent et 
réunissent. Je vous parlerai de ce livre tout 
resplendissant del'esprit divin, de ce manuel 
de la vie résignée que nous a laissé le plus 
pieux des hommes, le césar Marc-Aurêle- 
Antonin. C'est la gloire des souverains que 
le plus irréprochable modèle de vertu se soit 
trouvé dans leurs rangs, et que les plus belles 
leçons de patience et de détachement soient 
venues d'une condition qu'on suppose volon- 
tiers livrée à toutes les séductions du plaisir 
et de la vanité. 



I 



L'hérédité de la sagesse sur le trône est 
chose toujours rare ; je n'en vois dans l'his- 
toire que deux exemples éclataxits : dans 
rinde, la succession de ces trois empereurs 
mongols, Baber, Humaïoun et Akbar; à 



214 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

Rome, à la tête du plus vaste empire qui 
fut jamais, les deux règnes admirables 
d'Antonin-le-Pieuxet de Marc-Aurèle. De 
ces deux derniers, Antonin fut, selon moi, 
le plus grand. Sa bonté ne lui fit pas com- 
mettre de fautes ; il ne futpas tourmenté du 
mal intérieur qui rongea sans relâche le 
cœur de son fils adoptif. Ce mal étrange, 
cette étude inquiète de soi-même, ce démon 
du scrupule, cette fièvre de perfection sont 
des signes d'une nature moins forte que 
distinguée. Comme les plus belles pensées 
sont celles qu*on n'écrit pas, Antonin eut 
encore à cet égard une supériorité sur Marc- 
Aurèle ; mais ajoutons que nous ignorerions 
Antonin,. si Marc-Aurèle ne nous avait 
transmis de son père adoptif ce portrait ex- 
quis, où il semble s'être appliqué par hu- 
milité à peindre l'image d'un homme encore 
meilleur que lui-même. 



MARC-AURÈLE 215 



C'est lui aussi qui nous a tracé, dans le 
premier livre de ses Pensées, cet arrière- 
plan admirable, où se meuvent dans une 
lumière toute céleste les nobles et pures 
figures de son père, de sa mère, de son 
aïeul^ de ses maîtres. Grâce à Marc-Aurèle, 
nous pouvons comprendre ce que ces 
vieilles familles romaines, qui avaient vu le 
règne des mauvais empereurs, gardaient 
encore d'honnêteté, de dignité, de droiture, 
d'espril civil, et, si j'ose le dire, républicain. 
On y vivait dans Tadmiration de Caton, de 
Brutus, deThraséas et des grands stoïciens 
dont Tâme n'avait pas plié sous la tyrannie. 
Le règne de Domitien y était abhorré. Les 
sages qui l'avaient traversé sans fléchir y 
étaient honorés comme des ht^ros. L'avène- 
ment des Antonins ne fut que l'arrivée au 
pouvoir de la société des sages dont Tacite 
nous a transmis les justes colères, société 



216 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



de sages formée par la ligue de tous ceux 
qu'avait révoltés le despotisme des premiers 
Césars. 

Le salutaire principe de Tadoption avait 
fait, de la cour impériale au ii* siècle, une 
vraie pépinière de vertu. Le noble et habile 
Nerva, en posant ce principe, assura le 
bonheur du genre humain pendant près de 
cent ans, et donna au monde le plus beau 
siècle de progrès dont la mémoire ait été 
conservée. La souveraineté ainsi possédée 
en commun par un groupe d'hommes d'élite , 
lesquels se la léguaient ou se la parta- 
geaient selon les besoins du moment, perdit 
une partie de cet attrait qui la rend si dan- 
gereuse. On arriva au trône sans l'avoir 
brigué, mais aussi sans le devoir à sa nais* 
sance ni à une sorte de droit divin; on y 
arriva désabusé, ennuyé des hommes, pré- 
paré de longue main. L'empire fut un far- 



MARG-AURELE 217 



deau civil, qu'on accepta à son heqre, s^us 
que nul songeât à avancer cette heure. 
Marc-Aurèley fut désigné si jeune queTidée 
de régner n'eût guère chez lui de commen- 
cement et n'exerça pas sur son esprit un 
moment de séduction. A huit ans, quand il 
était déjà ;?r«s2// des prêtres Saliens, Adrien 
remarqua ce doux enfant triste, et l'aima 
pour son bon naturel, sa docilité, son inca- 
pacité de mentir* A dix-huit ans, l'empire 
lui était assuré. Il l'attendit patiemment du- 
rant vingt-deux années. Le soir où Antonin, 
se sentant mourir, après avoir donné pour 
mot d'ordre au tribun de service, ^quani- * 
mitas ^ fit porter dans la chambre de son fils 
adoptif la statue d'or de la Fortune, qui 
devait toujours se trouver dans l'apparte- 
ment de l'empereur, il n'y eut pour celui-ci 
ni surprise ni joie. Il était depuis longtemps 
blasé sur toutes les joies sans les avoir 

10 . 



•218 CONFÉRENCES d'anGLETERHE 

goûtées; il en avait vu par la profondeur de 
sa philosophie l'absolue vanité. 

Le grand inconvénient de la vie pratique 
et ce qui la rend insupportable à l'homme 
supérieur, c'est que, si Ton y transporte les 
principes de l'idéal, les qualités deviennent 
des défauts, si bien que fort souvent 
l'homme accompU y réussit marins bien que 
celui qui a pour mobiles l'égoïsme ou la 
routine vulgaire. Trois ou quatre fois la 
vertu de Marc-Aurèle faillit le perdre. Elle 
lui fit faire une première faute en lui per- 
suadant d'associer à Tempire Lucius Vérus, 
envers qui il n'avait aucune obligation. 
Vérus était un homme frivole et sans valeur. 
11 fallut des prodiges de bonté et de délica- 
tesse pour l'empêcher de faire des folies 
désastreuses. Le sage empereur, sérieux et 
appliqué, traînait avec lui dans sa litière le 
sot collègue qu'il s'était donné. 11 le prit 



MARC-AURÈLE 219 



toujours obstinément au sérieux; il ne se 
révolla pas une fois contre cet assommant 
compagnonnage. Comme les gens qui ont 
été très bien élevés, Marc-Aurèle se gênait 
sans cesse ; ses façons venaient d'un parti 
pris général de tenue et de dignilé. Les âmes 
de cette sorte, soit pour ne pas faire de peine 
aux autres, soit par respect pour la nature 
humaine, ne se résignent pas à avouer 
qu'elles voient le mal. Leur vie est une per- 
pétuelle dissimulation. 

Selon quelques-uns il aurait été dissi- 
mulé envers lui-même, puisque, dans son 
entretien intime avec les dieux, sur les bords 
du Gran, parlant d'une épouse indigné de 
lui, il les aurait remerciés de lui avoir donné 
« une femme si complaisante, si affectueuse, 
si simple ». J'ai montré ailleurs qu'on s'est 
quelque peu exagéré sur ce point la patience, 
ou, si Ton veut, la faiblesse de Marc-Aurèle. 



220 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE 

Faustine eut des torts ; le plus grand fut 
d'avoir pris eu aversion les amis de son 
mari; comme ce furent ces amis qui écrivi- 
rent Fhistoire, elle en porta la peine devant 
la postérité. Mais une critique attentive n'a 
pas de peine à montrer ici les exagérations 
de la légende. Tout porte à croire que 
Faustine trouva d'abord le ' bonheur et 
Tamour dans cette villa de Lorium ou dans 
cette belle retraite de Lanilvium, sur les 
dernières pentes du mont Albain, queMarc- 
Aurèle décrit à Fronton, son maître, comme 
un séjour plein des joies les plus pures. 
Puis elle se fatigua de tant de sagesse. 
Disons tout : les belles setitences de Marc- 
Aurèle, sa vertu austère, sa perpétuelle mé- 
lancolie, purent sembler ennuyeuses à une 
femnàe jeune, capricieuse,, d'un tempéra- 
ment ardent et d'une merveilleuse beauté. 
11 le comprif, en souffrit et se tut. Faustine 



mârc-aurèle ta 



resta iôujôîirs « sa très boiine et trèè fidèle 
êpousiB » . On ne réussit jamàiSjmêitië après 
iju*elle fut morte, à lui faire abandonner bë 
pieux mensonge. Dans tin bas-relief Qui se 
voit encore aujourd'hui à Rome ail musée dii 
€àpitole, pendant que Faustine est ënlètée 
au ciel par une Renommée, rexcelletit em- 
pereur la suit de terre avec un regard plein 
d'amour. Il était arrivé, ce semble^ dans les 
derniers temps, à se faire illusion à lui- 
même et à tout oublier. Mais quelle Itlttë il 
dut traverser pour eri arriver là ! Durant de 
longues années, une maladie de cdelir le 
consuma lentement. L'effort désespéré i^Ui 
fait Tessence de sa philosophie, cette fré- 
néi^ie de renoncement, poussée })arfbis 
jusqu'au sophisme, dissimùleîitsin fond uilë 
immense blessure. Qu'il faut avoir dit adietl 
au bonheur pour arriver à de tels excès! On 
ne comprendra jataais tout ce que souffrit 

19. 



222 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

ce pauvre cœur flétri, ce qu'il y eut d'amer- 
tume dissimulée par ce front pâle, toujours 
calme et presque toujours souriant. 11 est 
vrai que Tadieu au bonheur est le commen- 
cement de la sagesse, et le moyen le plus 
sûr pour trouver le bonheur. Il n'y a rien de 
doux comme le retour de joie qui suit le re- 
noncement à la joie; rien de vif, de profond, 
de charmant comme Teuchantement du dé- 
senchanté. 

Des historiens plus^ou moins imbus de 
cette politique qui se croit supérieure parce 
qu'elle n'est suspecte d'aucune philosophie, 
ont naturellement cherché à prouver qu'un 
homme si accompli fut un mauvais adminis- 
trateur et un médiocre souverain. Il paraît 
en effet que Màrc-Aurèle pécha plus d'une 
fois par trop d'indulgence. Mais jamais rè- 
gne ne fut plus fécond en réformes et en pro- 
grès. L'assistance publique, fondée par 



MARC-AURÈLE 223 



Nerva et Trajan, reçut de lui d'admirables 
développements. Des collèges nouveaux 
pour les enfants assistés furent établis ; les 
procurateurs alimentaires devinrent des 
fonctionnaires de premier ordre et furent 
choisi§ avec un soin extrême ; on pourvut aux 
besoins des jeunes filles pauvres par l'institut 
des Jeunes Faustiniennes , Le principe que 
l'Etat a des devoirs en quelque sorte pater- 
nels envers ses membres (principe dont il 
faudra se souvenir avec gratitude, même 
quand on Taura dépassé), ce principe, dis-je, 
a été proclamé pour la première fois dans le 
monde par Trajan et ses successeurs. Ni le 
faste puéril des royautés orientales, fondées 
sur la bassesse et la stupidité des hommes, ni 
l'orgueil pédantesque des royautés du moyen 
âge, fondées sur un sentiment exagéré de 
Fhérédité et sur une foi naïve dans les droits 
du sang, ne peuvent nous donner une idée de 



2S4 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



cette souveraineté toute républicaine de 
Nerva, de Trajan, d'Adrien, d'Antoniil, dé 
Marc-Aurèle. Riendii prince héréditaire ou 
par droit divin ; rien non plus du chef mili- 
taire ; c'était une sorte de grande niàglëttâ- 
ture civile, saus rien ^ui ressemblât à une 
cour ni qui enlevât à l'empereur son carac- 
tère tout privé. Marc-Aurèle, en particulier, 
lie fut ni peu ni beaucoup un roi dans le sens 
propre du mot ; sa fortune était immense, 
mais toute employée pour le bien; son 
aversion pour « les Césars » , qu'il envisagé 
comtiie des espèces de Sardanapales, tila- 
gnifiques, débauchés et criiels, éclate â cha- 
que inslartt. La divihté de ses mœurs était 
extrême ; il rendit au sénat toute sdn an- 
cienne importance ; quand il était à Rôriie, 
il ne manquait jamais une séance, et ne 
quittait sa place que quand le consul avait 
prononcé la formule : Nihil vos moramur, 



MARC-AURÈLE 225 



patres conscripii. Presque toutes les anuées 
de son règne il fit la guerre, et il la fit bien^ 
quoiqu'il n'y trouvait que de l'ennui. Ses in- 
sipides campagnes contre les Quades et les 
Meitcônians furent très bien conduites : le 
dégoût qu'il en éprouvait ne l'empêchait pas 
dy tnettre l'application la plus coiisbien- 
cieiise. 

Ce fut dàils le cours d'une de ces expédi- 
tions que, campé sûr les bords dd Graû^ au 
milieu des plaines monotones de là Hongrie, 
il écrivit les plus belles pages du livre exquis 
qui nous a révélé son âme tout entière. 11 
est probable que, de bonne heure^ il tint un 
journal intime de ses pensées. Il y {décrivait 
les maximes auxquelles il recourait pour se 
fortifier, les réminisbences de ses auteurs 
favoris, les passages des moralistes ^ixi lui 
parlaienlleplus,lesprincipesquidatlslâjdur- 
née l'avaient soutenu; parfois les rèt^roches 



\ 



226 CONFÉRENCKS d'aNGLETERRE 



que sa conscience scrupuleuse croyait avoir 
à s'adresser. « On se cherche des retraites 

solitaires, chaumières rustiques, rivages des * 

> 

mers, montagnes ; comme les autres, tu ai- 
mes à rêver ces biens. A quoi bon, puisqu'il 

t'est permis à chaque heure de te retirer en 
ton âme? Nulle part l'homme n'a de retraite 
plus tranquille, surtout s'il a en lui-même 
de ces choses dont la contemplation suffit 
pour rendre le calme. Sache donc jouir de 
cette retraite, et là renouvelle tes forces. 
Qu'il y ait là de ces maximes courtes, fon- 
damentales, qui tout d'abord rendront la sé- 
rénité à ton âme et te remettront en état de 
supporter avec résignation le monde où tu 
dois revenir. » Pendant les tristes hivers du 
Nord, cette consolation lui devint encore plus 
nécessaire. Il avait près de soixante ans ; la 
vieillesse était chez lui prématurée. Un soir, 
toutes les images de sa pieuse jeunesse re- 



MARC-AURELE 227 



montèrent en son souvenir, et il passa quel- 
ques heures délicieuses à supputer ce qu'il 
devait à chacun des êtres vertueux qui 
l'avaient entouré. 

(( Exemples de mon aïeul Vérus : Douceur 
de mœurs, patience inaltérable. » 

« Qualités qu'on prisait dans mon père, 
souvenir qu'il m'a laissé : Modestie, carac- 
tère mâle. » 

« Imiter de ma mère sa piété, sa bienfai- 
sance; m'abstenir, comme elle, non seule- 
ment de faire le mal, mais même d'en con- 
cevoir la pensée ; mener sa vie frugale, et 
qui ressemblait si peu au luxe habituel des 
riches. » 

Puis lui apparaissent tour à tour Diogénète, 
qui lui inspira le goût de la philosophie et 
rendit agréables à ses yeux le grabat, la 
couverture composée d'une simple peau et 
tout l'appareil de là discipline hellénique; 



228 CONFÉRKNCES d'aNGLETKRRE 



Juoips Rusticus, qui lui apprit à éviter toute 
afifectation d'élégance dans le style et lui 
prêta les Entretiens d-Épictète ; Apollonius 
de Ghalcis, qui réalisait Tidéal stoïcien de 
Textrême fermeté et de la parfaite douceur ; 
Sextus de Chéronée, si grave et si bon; 
Alexandre le grammairien, qui reprenait 
avec une politesse si raffinée ; Fronton, 
« qui lui apprit ce qu'il y a, dans un tyran, 
d'envie, de duplicité, d'hypocrisie, et ce 
qu'il peut y avoir de dureté dans le cœur 
d'un patricien » ; son frère Sévérus, « qui 
lui fit connaître Thraséas, Helvidius, Gaton, 
Brutus, qui lui donna l'idée de ce qu-est un 
État libre, où la règle est l'égalité naturelle 
des citoyens et l'égalité de leurs droits; 
d'une royauté qui place avant tout le res- 
pect de la liberté des citoyens » , et, domi- 
nant tous les autres de sa grandeur imma- 
culée, Antonio, son père par adoption, dont 



MÂRG-AURELE SS9 



il ^Q\l^ trace Timage avec ua redoublement 
de Fêconnaissance et d-amour. « Je remer- 
cie les dieux, dit-il en termioaut^ de m'a- 
voir donaé de boas aïeuls, de bons parents, 
u^e bonne sœur, de bons maîtres, et, dans 
mpn ei}tourage, dans mes proches, dans 
mes ainis, des gens presque tous remplis de 
bon^é. Jamais je ne me suis laissé aller à 
aucun manque d'égards envers eux ; par ma 
disposition naturelle, j'aurais pu, dans Toc- 
casion, commettre quelque irrévérence ; 
ma|$ la bienfaisance des dieux n'a pas per- 
mis que l^, circonstance s'en soit présentée. 
Je dois encore aux dieux d'avoir conservé 
purp 1^ fleiir de ma jeunesse ; d'avoir été 
élevé sous \^ \q\ d'un prince et d'un père 
qui devait dégager mon âme de toute fumée 
d'orgueil, me faire comprendre qu'il est 
possible, tout en vivant dans un palais, de 
se passer de gardes, d'habits resplendis- 

20 



230 CONFÉRENCES d'aNGLETE ItR K 



sants, de torches, de statues, m'appreadre 
enfin qu'un prince peut presque resserrer 
sa vie dan« les limites de celles d'un simple 
citoyen, sans montrer pour cela moins de 
noblesse et moins de vigueur, quand il s'agit 
d'être empereur et de traiter les affaires de 
l'État. Ils m'ont donné de rencontrer un 
frère dont les mœurs étaient une continuelle 
exhortation à veiller sur moi-même, en 
même temps que sa déférence et son atta- 
chement devaient faire la joie de mon cœur. 
Grâce aux dieux encore, je me suis hâté 
d'élever ceux qui avaient soigné mon édu- 
cation aux honneurs qu'ils semblaient dé- 
sirer. Ce sont eux qui m'ont fait connaître 
Apollonius, Rusticus, Maximus, et qui 
m'ont offert, entourée de tant de lumière, 
l'image d'une vie conforme à la nature. Je 
suis resté en deçà du but, il est vrai ; mais 
c'est ma faute. Si mon corps a résisté long- 



MAHC-AURÈLK 231 



temps à la rude \ie que je mène ; si, malgré 
mes fréquents dépits contre Rusticus, je 
n'ai jamais passé les bornes ni rien fait dont 
j'aie eu à me repentir; si ma mère, qui de- 
vait mourir jeune, a pu néanmoins passer 
près de moi ses dernières années; si, cha- 
que fois que j'ai voulu venir au secours de 
quelque personne pauvre ou affligée, je ne 
me suis jamais entendu dire que l'argent 
me manquait ; si moi-même je n'ai eu be- 
soin de rien recevoir de personne ; si j'ai 
une femme d'un tel caractère , complai- 
sante, aftectueuse, simple ; si j'ai trouvé tant 
de gens capables pour l'éducation de mes 
enfants ; si, à l'origine de ma passion pour 
la philosophie, je ne suis pas devenu la 
proie de quelque sophiste, c'est aux dieux 
que je le dois. Oui, tant de bonheurs ne peu- 
vent être l'effet que de l'assistance des dieux 

s 

et d'une heureuse fortune. » 



â3i CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

Cette divine candeur respiré à chafjne 
page. Jdmdis ou n'écrivit plus siaifilëmëlit 
pour soi, à seule fin de décharger sdti cœur, 
sans autre témoin que Dieu. Pas ulie tidlbre 
de système. Marc-Aurèle, à propfèràeht 
parler, n*a pas de philosophie ; ^UbiqU'il 
doive presque tout au stoïcisme tranâfbt*mé 
par Tesprit romain, il n'est d'aiiclinë ébblë. 
Selon notre goût, il a trop peu dé cii- 
ridsité; car il lié sait pas tout ce que devait 
savoir utl coUtemporaitl de Ptoléitlée fet 
de Galien; il £l (quelques opinibils sut le 
système du inonde qui n'étaient pas ail iil- 
veau de la t>lus haute science dé soii tëihpâ. 
Mais sa pensée morale, ainsi dégagée dé 
tout lien avec un système, y gagne une sih- 
gulîère hauteur. L'aiitéur du livre de « l'I- 
mitation » lui-même, quoique fort détaché 
des querelles d'école, n'atteiilt pas jusqlië- 
là ; car sa manière de sentir est essentielle- 



MARC-AURELE 1233 



ment ehrétieniié; ôtez les dogmes ctrétiens, 
son livre ne garde plus qil'une partie de son 
charme. Le livre de Marc-Aurèlè, n'ayant 
aucuUfe base dogolatiqilei conservera éter- 
îiellemetit sa fi-aîchfeur. Tous, depuis l'athée 
ou celui (jui se Qi'oit tel, jusqil'à Thomme le 
plus engagé dâtis les croyances particulières 
de chaque culte, peiivent y trouver des fruits 
d'édiflcdtibn. C'est le livre le pliis purement 
humain qu'il y ait. Il né tratiche aucune 
question controversée. En théologie, Marc- 
Aurèle flotte entre le déisme pur, le po- 
lythéisme interprété dans un sens physique 
à la façon des stoïciens, et une sorte de pan- 
théisme cb^miqiie. 11 ne tiëiit pas beaucoup 
plus à l'une des hypothèses qu'à Taiitte, et 
il se sert iiidifférëtoment des trois vocabu- 
laires, déiste, polythéiste, pânthêifetë. Ses 
cônsidérdtiohs sodt tbiljburs à detlx faces, 
selon que Dieu et l'âme ont ou n'oiil pas de 



20. 



234 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

réalité. C'est le raisonnement que nous fai- 
sons à chaque heure ; car, si c'est le maté- 
rialisme le plus complet qui a raison, nous 
qui aurons cru au vrai et au bien, nous ne 
serons pas plus dupés que les autres. Si l'i- 
déalisme a raisoû, nous aurons été les \rais 
sages et nous l'aurons été de la seule façon 
qui nous convienne, c'est-à-dire sans nulle 
attente intéressée, sans avoir compté sur 
une rémunération. 



il 



Nous touchons ici un grand secret de la 
philosophie morale et de la religion. Marc- 
Aurèle n'a pas de philosophie spéculative ; 
sa théologie est tout à fait contradictoire ; il 
n'a aucune idée arrêtée sur l'âme et l'im- 
mortalité. Comment fut-il profondément 



MARC-AURÈLE 235 



moral sans les croyances qu'on regarde au- 
jourd'hui comme les fondements de la mo- 
rale ? Comment fut-il éminemment religieux 
sans avoir professé aucun des dogmes de ce 
qu'on appelle la religion naturelle? C'est ce 
qu'il importe de rechercher. 

Les doutes qui, au point de \ue de la rai- 
son spéculative, planent sur les vérités de la 
religion naturelle ne sont pas, comme Kant 
Ta admirablement montré, des doutes acci- 
denlels, susceptibles d'être levés, tenant, 
ainsi qu'on se l'imagine parfois, à certains 
états de l'esprit humain. Ces doutes sont in- 
hérents à la nature même de ces vérités, 
et l'on peut dire sans paradoxe que, si ces 
doutes étaient levés, les vérités auxquelles 
ils s'attaquent disparaîtraient du même coup. 
Supposons, en effet, une preuve directe, 
positive, évidente pour tous, des peines et 

♦ 

des récompenses futures; où sera le mérite 



S36 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

de faire le bien? 11 n'y aiiiait que de^ fdlis 
qui de gaieté dfe cœur courraient à leur dam- 
nation. Une foule d'âmes basses feràieiil Ifeùh 
salut catiës sur table ; elles fbl*cëraiènt eil 
quelque sorte là main de la Diviiiité. Qui iië 
voit que, dans uti tel systèitie, il ii'y a pliis 
ni tnoràle ni religion? Dans Tordre mdhal et 
religieux, il est indisjietisable de croite sans 
dénioUslràtibn ; il ne s'agit pas dé certitude, 
il s'agit de fbi. Yoilàcë qu'oublie lé dëismë; 
avec ses llàbitddes d^arfiribâtidH intëiii|ië- 
râiitë. Il oublie tjue des crdyaiices itbp pré- 
cises âur la destinée Uumàiilë enlèvëhdiént 
tout le tnérite mdral. Pour noiis, dil iloils 
annoticerâît lid abgumeût péretojjtdlre encô 
genre, qile ndlis fèridïis cdinnië sdiiit LdUi§, 
quand on Ibl |iàrla de l'hostie miraculeuse. 
NoUô rëfdsëridUs d'aller vdit. QU'avbiis-ildUs 
bësdiii de ces ^ihelives brutales, )|ui gëUë- 
raiélît ndtre liberté? Ndlis cràindridns 



MARC-AURÈLE 237 



d'être assimilés à ces spéculateurs de ^eriu 
ou à ces peut-eux vulgaires^ qui poHent dans 
les choses de l'âme le grossier égoïsme de 
la \ie pratique. Dans les premiers jours qui 
suivirent la foi à la résurrection de Jésus, 
ce sentiment se fit jour de la façon la plus 
touchante. Les vrais amis de cœur, les déli- 
cats aimèrent mieux croire sans preuve que 
de voir. « Heureux ceux qui n*oilt pas vu et 
qui ont cru ! » devint le mot de la situation. 
Mot charmant ! Symbole éternel de l'idéa- 
lisriae tendre et généreux, qui a horreur de 
toucher de ses mains ce qui ne doit être vu 
qu'avec le cœur ! 

Notre bon Marc-Aurèle, sur ce point 
l:^omme sur tous les autres, devança les siè- 
cles. Jamais il ne se soucia de se mettre 
d'accord avec lui-même sur Dieu et sur 
Tâme. Comme s'il avait lu la « Critique de 
la Raison pratique » , il vit bien que lorsqu'il 



S38 CONFÉHENCKS D'ANGLETERRE 



s'agit de Tinfini aucune formule n'est ab- 
solue , et qu'en pareille matière on n'a 
quelque chance d'avoir aperçu la vérité 
une fois en sa vie que si l'on s'est beaucoup 
contredit. 11 détacha hautement la beauté 
morale de toute théologie arrêtée ; il ne per- 
mit au devoir de dépendre d'aucune opinion 
métaphysique sur la cause première. Jamais 
l'union intime avec le dieu caché ne fut 
poussée à de plus inouïes délicatesses. 
« Offre au gouvernement du dieu qui est au 
dedans de toi un être viril, mûri par Tâge, 
ami du bien public, un Romain, un empe- 
reur; un soldat à son poste, attendant le 
signal de la trompette ; un homme prêt à 
quitter sans regret la vie. » — « 11 y a bien 
des grains d'encens destinés au même autel ; 
l'un tombe plus tôt, l'autre plus tard dans 
le feu; mais la différence n'est rien. » — 
« L'homme doit vivre selon la nature pen- 



MARC-ALRELE 239 



dant le peu de jours qui lui sont donnés sur 
la terre, et, quand le moment de la retraite 
est venu, se soumettre avec douceur, comme 
une olive, qui, en tombant, bénit Tarbre qui 
Ta produite, et rend grâce au rameau qui 
Ta portée. » — « Tout ce qui t'arrange 
m'arrange, ô cosmos. Rien ne m'est préma- 
turé ou tardif de Ce qui pour toi vient à 
l'heure. Je fais mon fruit de ce que portent 
tes saisons, ô nature. De toi vient tout; en 
toi est tout; vers toi va tout. » — homme ! 
tu as été citoyen dans la grande cité; que 
timporte de l'avoir été pendant cinq ou 
pendant trois ans ? Ce qui est conforme aux 
lois n'est inique pour personne. Qu'y a-t*-il 
donc de si fâcheux à être renvoyé de la cité 
non par un tyran, non par un juge inique, 
mais par la nature même qui t'y fait entrer ? 
C'est comme si un comédien est congé- 
dié du théâtre par le préteur qui l'y avait 



240 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



engagé. Mais, diras-tu, J6 u ai pas joué les 
cinq actes ; je n'eu ai joué que trois. Tu dis 
bien; mais, dans la vie, trois actes suffisent 
pour faire la pièce entière... Par^ donc con- 
tent, puisque celui qui te congédie est content. 
Est-ce à dire qu'il ne se révolta pas qjiel- 
quefois contre le sort étrange qui s'est plu 
à laisser seuls face à face Thomnie avec ses 
éternels besoins de dévouemeiit, de sacri- 
fice, d'héroïsme^ et la nature, ayec son ita'- 
moralité transcendante, son suprême dédain 
pour la vertu? Nqn. U«e fois du moins Tab- 
surdité, la colossale iniquité de la mort le 
frappe. Mais bientôt son tenipérament com- 
plètement mortifié reprend le dessus, et il 
se calme. « Gomment se fait-il qu^ les dieu^, 
qui ont ordonné si bien toutes cho$^s, et avec 
tant d'amour pour les bPWne$, aienf né- 
gligé un seul point, h savoir que les hommes; 
d'une vertu éprouvée, qui ont eu pendant 



MARC-AURÈLE 241 



leur yie une sorte de commerce avec la Di- 
yiuité, qui $e sont fait aimer d'elle par leurs 
actions pieuses et leurs sacrifices, ne revi- 
vent paa après la mor^, mais soient éteints 
pour jamais? Puisque la chose est ainsi, 
sache bien que, si elle avait dû être autre- 
ment, ils n'y eussent p^s manqué; car si 
cela eût été juste^ cela était possible; si 
cela eût été conforme à la nature, la nature 
Feût comporté. Par conséquent, de cela 
qu'il n'en est pa? ainsi, confirme-toi en cette 
considération qu'il ne fallait pas qu'il en fût 
ainsi. Tu vois bien toi-même que faire une 
telle recherche, c'est disputer avec Dieu 
sur son droit. Or, nous ne disputerions 
pas ainsi contre les dieux, s'ils n'étaient 
pas souverainement bons et souveraine- 
ment justes; s'ils le sont, ils n'ont rien 
laissé passer dans l'ordonnance du monde 
qui soit contraire à la justice et à la raison.» 

21 



242 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE 



Ah ! c'est trop de résignation, Mesdames 
et Messieurs. S'il en est véritablement ainsi, 
nous avons droit de nous plaindre. Dire que 
si ce monde n'a pas sa contre-partie, 
l'homme qui s'est sacrifié pour le bien ou le 
vrai doit le quitter content et absoudre les 
dieux, cela est trop naïf. Non, il a le droit 
de les blasphémer ! Car enfin pourquoi avoir 
ainsi abusé de sa crédulité? Pourquoi avoir 
mis en lui des instincts trompeurs, dont il a 
été la dupe honnête ? Pourquoi cette prime 
accordée à l'homme frivole ou méchant? 
C'est donc celui-ci, qui ne se trompe pas; 
qui est l'homme avisé?... Mais alors mau- 
dits soient les dieux qui placent si mal leurs 
préférences ! Je veux que l'avenir soit une 
énigme; mais s'il n'y a pas d'avenir, ce 
monde est un affreux guet-apens. Remar- 
quez en effet que notre souhait n'est pas 
celui du vulgaire grossier. Ce que nous vou- 



MAUC-AURKLE 243 



Ions, ce n'est pas de voir le châtiment du 
coupable, ni de toucher les intérêts de notre 
vertu. Ce que nous voulons n'a rien d'é- 
goïste : c'est simplement d'être, de rester 
en rapport avec la lumière, de continuer 
notre pensée commencée, d'en savoir da- 
vantage, de jouir un jour de cette vérité que 
nous cherchons avec tant de travail, de voir 
le triomphe du bien que nous avons aimé. 
Rien de plus légitime. Le digne empereur, 
du reste, le sentait bien. « Quoi ! la lumière 
d'une lampe brille jusqu'au moment où elle 
s'éteint, et ne perd rien de son éclat; et la 
vérité, la justice, la tempérance, qui sont en 
toi, s'éteindraient avec toi ! » Toute la vie se 
passa pour lui dans cette noble hésitation. 
S'il pécha, ce fut par trop de piété. Moins 
résigné, il eût été plus juste; car, sûrement, 
demander qu'il y ait un spectateur intime et 
sympathique des luttes que nous livrons pour 



244 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE 

le bien et le vrai, ce ti'estpas trop derriander. 
11 est possible aussi que, si sa philosophie 
eût été moins exclusivement morale, si elle 
eût impliqué une étude plus curieuse de 
l'histoire et de Tunivers; ellfe eût étité cer- 
tains excès dé rigueur. Comme les ascètes 
chrétiens, Marc-Aurèle pousse quelqiiëfbis 
le renoncement jusqu'à la sécheresse et la 
subtilité. Ce calme qui ne se dément ja- 
mais, on sent qu'il est obtenu par iin im- 
mense effort. Certes, le mal n'eut jàttiais 
pour lui àiicun attrait ; il n'eut à combattre 
aucune passion : « Quoi qu'on fasse ou qûcii 
qu'on dise, écrit-il, il faut que je sois homme 
diB bien, comme Témeraude peut dire : 
Quoi qû'bh dise ou qu'on fasse,- il faut bien 
que je sois émeraude et qiié je garde inà 
couleur. » Mais, pour se tenir toujoiirs Stir 
le somhiet glacé du stoïcisme, il lui fallut 
faire de cruelles violences à la nature et en 



MARC-AURÈLE 245 



retrancher plus d'une noble partie. Cette 
perpétuelle répétition des mêmes raisonne- 
nients, ces mille images sous lesquelles il 
cherche à se représenter la vanité de toutes 
choses, ces preuves souvent naïves de l'uni- 
verselle frivolité tériloignent des combats 
qu'il eut à livrer pour éteindre en lui tout 
désir. Parfois il en résulte pour nous quel- 
que chose d'âpre et de triste; la lecture de 
Marc-Aiirële fortifie, mais ne console pas; 
elle laissé dans râttie un vide à la fois déli- 
cieux et cruel, i^u'on n'échangerait pas 
coiitre la pleiiie satisfactioii. L'humiHté, le 
renoncement, la sévérité poiir soi-même 
n'ont jamais été poussés plus loin. La gloire, 
cette dernière illusion des grandes âmes; est 
réduite à néant. Il faut faire le bièil sans 
s'inquiéter si personne le saura. Il voit bien 
que l'histoire parlera de lui ; il songe parfois 
aux hondines du passé auxquels l'avenir Ta»- 

21. 



246 CONFÉRENGES 1)' ANGLETERRE 



sociera. « S'ils n'oDt joué qu'un rôle d'ac- 
teurs tragiques, dit-il, personne ne m*a con- 
damné à les imiter. » L'absolue mortifica- 
tion où il était arrivé avait éteint en lui 

jusqu'à la dernière fibre de l'amour-propre. 
La conséquence de cette philosophie aus- 
tère aurait pu être la roideur etla dureté. C'est 
ici que la bonté rare de la nature de Marc- 
Aurèle éclate dans tout son jour. Sa sévérité 
n'est que pour lui. Le fruit de cette grande 
tension d'âme, c'est une bienveillance infinie. 
Toute sa vie fut une étude à rendre le bien 
pour le mal. Après quelque triste expérience 
de la perversité humaine, il ne trouve, le 
soir, à écrire que ce qui suit : « Si tu le 
peux, corrige-les; dans le cas contraire, 
souviens-toi que c'est pour l'exercer envers 
eux que t'a été donnée la bienveillance. Les 
dieux eux-mêmes sont bienveillants pour ces 
êtres ; ilsles aident, lautleur bontéest grande ! 



MARC-AURELE 24 



à acquérir santé, richesse, gloire. 11 l'est per- 
mis de faire comme les dieux . »> Un autre jou r , 
les hommes furent bien méchants, car voici 
ce qu'il écrivait sur des tablettes : « Tel est 
l'ordre de la nature ; des gens de cette sorte 
doivent, de toute nécessité, agir ainsi. Vou- 
loir qu'il en soit autrement, c'est vouloir que 
le figuier ne produise pas de figues. Souviens- 
toi, en un mot, de ceci : dans un temps bien 
court, toi et lui vous mourrez : bientôt après, 
vos noms même ne survivront plus. » Ces 
réflexions d'universelpardon reviennent sans 
cesse. A peine se mêle-t-il parfois à cette 
ravissante bonté un imperceptible sourire. 
« La meilleure manière de se venger ^^s 
méchants, c'est de ne pas se rendre sembla- 
ble à eux )) ; ou un léger accent de fierté : 
« C'est chose royale, quand on fait le bien, 
d'entendre dire du mal de soi. » Un jour, il a 
nn reproche à se faire. « Tu as oublié, dit-il, 



248 CONFÉRENCES D'ANGLETEKKE 



quelle parenté iàiiite unit châqde homhae 
aveb le genre humain ; parèiitë nbh de sang 
et de naissance, mais participation à la 
même intelligence. Tu as oublié que Famé 
raisonnable de chacun est iin dieu, un dérivé 
de rÊti-e suprême. » 

Dans le commerce de la vie, il devait être 
exi^uis, t[uoiç[û'un peu naïf, comme le sont 
d^brdinaire les hommes très bons. Le3 neuf 
nibtifs d'indiilgeiice qu'il se fait valoir à lui- 
mêine (livhe Xi, article 18) hbuÉ montrent 
sa charmante Bonhomie en présence de dif- 
ficultés de famille qui venaieilt peut-êtl-e de 
son itidigne fils. << Si dans Fciccâsion, se dit- 
il à liiî-même, tu Texhortais paisiblemefat, 
et liii doniiaîs sané colère, alors qu'il s'ef- 
force de tè faire du thàl, Ûeè leçons comme 
celle-ci : « Non, mon enfant ! nous sottinlés 
» nés pour autre chose. Ce n'est pas moi^ui 
)/ éprouverai le mal, c'est toi qui t'en fais à 



MARC-AURÈLE Î49 



» tbi-mêmé, mon enfant! » Montre-lui adroi- 
tement par une considération générale, que 
telle est la règle, que ni les abeilles n'agis- 
sent comme lui, ni aucun des animaux qui 
vivent naturellement en troupes. Dis cela 
sans moquerie, ni insulte, avec Tàir d'une 
affection yéritable, d'un cœur que n'aigrit 
point la colère ; non comme un pédant, non 
pour te faire admirer de ceux qui sont là; 
n'aie en vue que lui seul. » Commode (si 
c'est de lui qu'il s'agit) fut sans doute peu 
sensible à cette bonne rhétorique paternelle ; 
une des maximes de l'excellent empereur 
était que les méchants sont malheureux, 
qu'on n'est méchant que malgré soi et par 
ignorance ; il t)laignait ceux qui n'étaient pas 
comme lui; il ne se croyait pas le droit de 
s'imposer à eux. 

11 voyait bien la bassesse des hommes ; 
mais il ne se l'avouait pas. Cette façon de s'a- 



1 



2o0 CONFÉHENCES p ANGLETERRE 

veugler volontairement est le défaut des 
âmes d^élite. Le monde n'étant pas du tout 
tel qu'elles le voudraient, elles se mentent 
à elles-mêmes pour le voir autre qu*il n'est. 
De là un peu de convenu dans leurs juge- 
ments. Chez Marc-Aurèle, ce convenu nous 
cause parfois un certain agacement. Si nous 
voulions le croire, ses maîtres, dont plu- 
sieurs furent des hommes assez médiocres, 
auraient été sans exception des hommes 
supérieurs. On dirait que tout le monde au- 
tour de lui a été vertueux. Cela va à un tel 
point qu'on est obligé de se demander si ce 
frère dont il fait un si grand éloge, dans sou 
action de grâces aux dieux, n'était'pas sou 
frère par adoption, Lucius Vérus. 11 est 
sûr que le bon empereur était capable de 
fortes illusions quand il s'agissait de prêter 
à autrui ses propres vertus. 

Celle qualité, selon une opinion qui s'est 



MAllC-AURELE 251 

produite dès l'antiquité, en particulier sous 
la plume de Tempereur Julien , lui fit 
commettre une faute énorme, ce fut de ne 
pas avoir déshérité Commode. Voilà une de 
ces choses qu'il est facile de dire à distance, 
quand les obstacles ne sont plus là, et qu'on 
raisonne en dehors des faits. On oublie d'a- 
bord que les empereurs qui, depuis Nerva, 
rendirent l'adoption un système politique si 
fécond, n'avaient pas de fils. L'adoption avec 
exhérédation du fils ou du petit-fils se voit 
au i" siècle de l'empire, mais n'a pas 
de bons résultats. Marc-Aurèle, par princi- 
pes, était évidemment pour l'hérédilé di- 
recte, à laquelle il voyait l'avantage de 
prévenir les compétitions. Dès que Commode ' 
fut né, en 161, il le présenta seul aux lé- 
gions, quoiqu'il eût un jumeau; souvent il 
le prenait tout petit entre ses bras et renou- 
velait cet acte, qui était une sorte de procla- 



252 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 



matiou. En 166, c'est LuciusVérus lui-même 
qui demande que les deux fils de Marc, Com- 
mode et Annius Vérus, soient faits césars. 
En 172, Commode partage avec son père \q 
titre de Germanique; en 173, après la ré- 
pression de la révolte d'Avidius, le séi^^t, 
pour reconnaître en quelque sorte le désii^- 
téressement de famille qu'avait montré 
Marc-Aurèlè, demande par acclamation V em- 
pire et la puissance tribunitienne pqur Com- 
mode. Déjà le mauvais naturel de ce dernier 
s'était trahi par plus d'un indice connu de 
ses pédagogues; mais comment préjuger 
par quelques mauvaises notes de Tavenir 
d'un enfant de douze ans? En 176, 177, son 
père le fait Jmperator, consul, Auguste. Ce 
fut sûrement une imprudence; mais on était 
lié par les actes antérieurs; Commode, d'^iW 
leurs, se contenait encore. Dans les dernjè- 
res années, le mal se décela tout à fait; à 



MARG-AURÉLE 253 



chaque page des derniers livres des « Pen- 
sées » , nous voyons la trace du martyre in- 
térieur du père excellent, de Fempereur 
accompli, qui voit un monstre grandir à 
côté de lui, prêt à lui succéder et décidé à 
prendre en toute chose, par antipathie, le 
contre-pied de ce qu'il avait vu faire aux gens 
de bien. La pensée de déshériter Commode 
dut sans doute alors venir plus d^une fois à 
Marc-Aurèle. Mais il était trop tard. Après 
l'avoir associé à l'empire, après l'avoir pro- 
clamé tant de fois parfait et accompli devant 
les légions, venir à la face du monde le dé- 
clarer indigne eût été un scandale. Marc fut 
pris par ses propres phrases, par ce style 
d'une bienveillance convenue qui lui était 
trop habituel. Et, après tout. Commode avait 
dix-sept ans ; qui pouvait être sûr qu'il ne 
s'améliorerait pas ?. Même après la mort de 
Marc-Aurèle, on put Tespérer. Commode 

22 



254 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

montra d'abord l'intention de suivre les 
conseils des personnes de mérite dont son 
père l'avait entouré. 

Le reproche que Ton peut faire à Marc*- 
Aurèle n'est donc pas de n'avoir point des- 
titué son fils ; c'est d'avoir eu un fils. Ce ne 
fut pas sa faute si le siècle ne fut pas capa- 
ble de porter tant de sagesse. En philoso- 
phie, le grand empereur avait placé si haut 
l'idéal de la vertu que personne ne devait se 
soucier de le suivre ; en politique, son opti- 
misme bienveillant avait affaibli les services, 
surtout l'armée. En religion, pour avoir été 
trop attaché à une religion d*État dont 
il voyait bien la faiblesse, il prépara le 
triomphe violent du culte non officiel, et il 
laissa planer sur sa mémoire un reproche, 
injuste il est vrai, mais dont l'ombre même 
ne devrait pas se rencontrer dans une vie 
si pure. 



MARG-AURÈLE 255 



Nous louchons ici à un des points les plus 
délicats de la biographie de Marc-Aurèle. 
Il est malheureusement certain que quel- 
ques condamnations à mort furent, sous 
son règne,' prononcées et exécutées contre 
des chrétiens. La politique de ses prédéces- 
seurs avait été constante à cet égard. 
Trajan, Antonin, Adrien lui-même virent 
dans le christianisme une secte secrète, 
antisociale, rêvant le renversement de 
l'empire ; comme tous les hommes atta- 
chés aux vieux principes romains, ils cru- 
rent à la nécessité de le réprimer. Il n'était 
pas besoin pour cela d'édits spéciaux : les 
lois contre les cœtus illiciti, les illicita collegia 
étaient nombreuses. Les chrétiens tombaient 
de la manière la plus formelle sous le coup 
de ces lois. Certes, il eût été digne du sage 
empereur qui introduisit tant de réformes 
pleines d'humanité de supprimer les édits 



256 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

qui entraînaient de cruelles et injustes con- 
séquences. Mais il faut observer d'abord que 
le véritable esprit de liberté, comme nous 
l'entendons, n'était alors compris de per- 
sonne, et que le christianisme, quand il fut 
maître, ne le pratiqua pas mieux que les 
empereurs païens ; en second lieu, quelV 
brogation de la loi des sociétés illicites eût 
été la ruine de l'empire, fondé essentielle- 
ment sur ce principe que l'État ne doit ad- 
mettre en son sein aucune société diffé- 
rente de lui. Le principe était mauvais, selon 
nos idées; il est bien certain, du moins, que 
c'était la pierre angulaire de la constitution 
romaine. Marc-Aurèle, loin de l'exagérer, 
l'atténua de toutes ses forces, et une des 
gloires de son règne est l'extension qu'il 
donna au droit d'association. Cependant il 
n'alla pas jusqu'à la racine ; il n'abolit pas 
complètement les lois contre les collegia 



MARG-AURÉLB 257 



o 



illiciia^ et il en résulta dans les provinces 
quelques applications infiniment regretta- 
bles. Le reproche qu'on peut lui faire est le 
même qu'on pourrait adresser aux souve- 
rains de nos jours qui ne suppriment pas 
d'un trait de plume toutes les lois restrictif 
ves des libertés de réunion, d'association, 
de la presse. 

A la distance où nous sommes, nous 
voyons bien que Marc-Aurèle, en étant 
plus complètement libéral, eût été plus 
sage. Peut-être le christianisme laissé libre 
eût-il développé d'une façon moins désas- 
treuse le principe théocratique et absolu 
qui était en lui. Mais on ne saurait re- 
procher à un homme d'État de n'avoir pas 
provoqué une révolution radicale en prévi- 
sion des événements qui doivent arriver 
plusieurs siècles après lui. Trajan, Adrien, 
Antonin , Marc-Aurèle ne pouvaient connaître 

i2. 



258 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 

des principes d'histoire générale et d*écouo- 
mie politique qui n'ont été aperçus que de 
notre temps, et que nos dernières révolutions 
pouvaient seules révéler. En tous cas, la 
mansuétude du bon empereur fut en ceci à 
l'abri de tout reproche. On n'a pas, à cet 
égard, le droit d'être plus difficile que Ter^- 
tuUien : « Consultez vos annales, dit- il aux 
magistrats romains, vous y verrez que les 
princes qui ont sévi contre nous sont de 
ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour 
persécuteurs. Au contraire, de tous les 
princes qui ont respecté les lois divines et 
humaines, nommez-en un seul qui ait per- 
sécuté les chrétiens* Nous pouvons même 
en citer un qui s'est déclaré leur protecteur, 
le sage Marc-Aurèle. S'il ne révoqua pas 
ouvertement les édits contre nos frères, il 
en détruisit l'effet par les peines sévères 
qu'il établit contre leurs accusateurs. » Il 



MARC-AURÈLE 250 



faut se rappeler que l'empire romain était 
dix ou douze fois grand comme la France, 
et que la responsabilité de l'empereur dans 
les jugements qui se rendaient en province 
était très faible. Il faut se rappeler surtout 
que le christianisme ne réclamait pas sim- 
plement la liberté des cultes ; tous les 
cultes qui toléraient les autres étaient fort 
à l'aise dans l'empire ; ce qui fit au chris- 
tianisme et au judaïsme une situation à 
part, c'était leur intolérance, leur esprit 
d'exclusion. 

Nous avons donc vraiment raison de 
porter au cœur le deuil de Marc-Aurèle. 
Avec lui la philosophie a régné. Un moment, 
grâce à lui, le monde a été gouverné par 
l'homme le meilleur et le plus grand de son 
siècle. D'affreuses décadences suivirent; 
mais la petite cassette qui renfermait les 



t60 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE 

pensées des bords du Gran fut sauvée. Il en 
sortit ce livrée incomparable où Épictète 
était surpassé, cet Évangile de ceux qui ne 
croient pas au surnaturel, qui n'a pu être 
bien compris que de nos jours. Véritable 
Évangile étemel, le livre des Pensées ne 
vieillira jamais, car il n'affirme aucun dogme. 
La vertu de Marc-Aurèle, conjme la nôtre, 
repose sur la raison, sur la nature. Saint 
Louis fut un* homme très vertueux, parce 
qu'il était chrétien ; Marc-Aurèle fut le plus 
pieux des hommes, non parce qu'il était 
païen, mais parce qu'il était un homme 
accompli. Il fut l'honneur de la nature hu- 
maine et non d'une religion déterminée. La 
science viendrait à détruire en apparence 
Dieu et l'âme immortelle, que le livre des 
P^5^^^ resterait jeune encore de vie et de 
vérité. La religion de Marc-Âurèle est la 
religion absolue, celle qui résulte du simple 



MARC-AURÈLB 2«1 



fait d'une haute conscience morale placée 
en face de l'univers. Elle p'est d'aucune 
race, ni d'aucun pays. Aucune révolution, 
aucun changement, aucune découverte ne 
pourront la changer. 



FIN 



TABLE 



Conférences Hibbert. 

l'« Conférence : En quel sens le christianisme est 

une œuvre romaine 3 

2^ Conférence : La légende de TÉglise romaine. 

— Pierre et Paul 74 

«3^ Conférence : Rome, centre de formation de 

Tautorité ecclésiastique 101 

4<^ Conférence : Rome capitale du catholicisme. 149 

Conférence a l'Institution royale. 

Marc-Auréle 209 



543-30. -— CORBEIL. Typ. et stér. Crb^'b.